Bacchantes
5i6 L'ART DRAMATIQUE CHEZ EURIPIDE.
lions de la voix du dieu, d'une course aveugle et irrésistible : tableau où le mélange du merveilleux et de la réalité laisse une impression saisissante. « Bien doux est Dionysos lorsque, dans les montagnes, après la course des tbiases, il se laisse tomber sur le sol. Couvert de la nébride sacrée, avide de boire le sang du bouc et de dévorer sa chair crue, il s'élance dans les montagnes de Phrygie ou de Lydie. Bromios, le premier, crie Évoé. Le sol ruisselle de lait, de vin, du nectar des abeilles, et il s'en exhale comme le parfum de l'encens syrien. De la férule qu'agite la main de Bacchus s'échappe la Uamme étincelante, tandis qu'il précipite sa course vagabonde, excitant par ses cris les chœurs impétueux, jetant aux vents les boucles de sa belle chevelure*. En même temps, au milieu des cris d'allégresse, retentit son éclatant appel : « Allez, 6 Bacchantes, allez, parées de l'or que roule le Pactole ; chantez Dionysos, au grondement sourd de vos tambourins, Évoé ! célébrez le dieu Évios par vos clameurs et vos chants phrygiens, tandis que la flûte aux doux sons, la flûte sacrée se jouera en saints frémissements, pour accompagner vos courses errantes, à la montagne, à la montagne ! « Alors, tout en joie, comme la jeune cavale autour de sa mère dans les pâturages, la Bacchante s'élance et bondit d'un pied rapide *. »
1. On nous excusera facilement d'emprunter la traduction qu'a donnée de cette première partie du morceau M. Jules Girard, dans son livre sur le Sentiment religieux en Grèce d'Homère à Eschyle, 2« édit., p. 325.
2. Vers 135-167 de l'édition de Wecklein dont nous adoptons la correction au v. 154. Ce morceau forme Vépode de la parodoê.
Dans un autre morceau de la même pièce, ce qui respire c'est la fureur du délire bacchique, alors que le chœur invoque les chiennes de Lyssa pour exciter contre Penthée, dans le Cithéron, la rage des femmes, et quand le refrain de leurs chants appelle sur l'impie la vengeance divine ^ Toutes les exaltations, toutes les folies mystiques du culte de Bacchus ont leur expression puissante dans ces deux chœurs.
Les exemples que nous venons de réunir ne suffisent-ils point à montrer que la poésie chorale d'Euripide, trop dédaignée à ce qu'il semble, n'a rien de monotone, et que les caractères en sont variés? Rarement abstraite, — l'abstraction, quand elle s'y rencontre, ingénieuse et superficielle, appelle aussitôt les images à sa suite, — cette poésie, nous l'avons vu, est quelquefois passionnée. Surtout, elle est colorée, moins de tons vigoureux (c'est l'exception) que de tons délicats, empruntés à une palette légère, qui font de ces fines et transparentes peintures un vrai charme pour l'œil.
Les duos et les monodies.
Critique du lyrisme d'Euripide par Aristophane.
Après le lyrisme de l'orchestre, il nous faut considérer celui de la scène, les morceaux que chantaient les acteurs du drame, quand ils ne donnaient pas la