‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 324 sur 341 · Andromaque · texte numérisé non relu

Andromaque

nés, le désespoir d'Hécube et celui d'Andromaque, aussi poignants Tun que l'autre, éclatent sous la même forme de chants ou de cris pathétiques ^ A la fin des Phéniciennes, Antigone et Œdipe, frappés des mêmes coups, alternent leurs gémissen^ents sur le même ton '.

A cdté de ces chants dialogues se rencontrent des morceaux dont les parties mélodiques sont coupées par de simples paroles ou par des passages déclamés: c'est quand se trouvent face à face deux acteurs qui ne sont point dans le même état d'esprit, dont Tun seulement est assez passionné pour chanter, tandis que l'autre, plus calme, se contente de prononcer des iambes ou de déclamer des anapestes, Euripide s'est habilement servi de cette opposition, dans la même scène, du chant à la parole ou à la déclamation, pour marquer les degrés divers dés sentiments de ses personnages. Hécube, devant le cadavre de Polydore, chante, sur le rythme dochmiaque, une mélodie douloureuse : ses plaintes sont coupées par de simples iambes de l'esclave et du coryphée % que cette douleur ne laisse pas indifférents, mais qui ne peuvent en être profondément troublés. Hélène et Iphigénie, l'une en face du mari, l'autre en présence du frère qu'elle vient de retrouver, laissent éclater la joie qui

1. 577-594, avec cette particularité que le dialogue, d'abord lyrique, se termine par des hexamètres, 595-607.

2. 1540-1581, rythme dactylique, à la fin trochaïque; 1710-1757. rythme iambo-trochaïque. Ge^aert, HisL de la musique, II, 547, affirme que ce morceau était composé sur le modèle des nomef de Timothëe. Cf. ibid. p. 490-494.

les transporte dans des chants ' auxquels ne répondent que des paroles, prononcées sur un ton ému sans doute ^ mais dans la forme ordinaire du dialogue tragique. C'est que Ménélas et Oreste sont des âmes viriles^ maîtresses de leurs émotions, et qu'à ce moment même ils ont à se préoccuper d'une entreprise difficile, puisqu'il leur faut assurer une fuite dangereuse. Les variétés d'un même sentiment dans des natures diverses ou chez des personnes de sexe différent trouvent ainsi un moyen d'expression sûr et facile.

La forme même du lyrisme dans ces dialogues est une des marques de la tragédie nouvelle. Pour ceux d'entre eux où il y a deux parties de chant, Euripide observe encore les lois de la symétrie des strophes • ; mais, quand l'iambe est mêlé aux mètres lyriques^e poète ne s'astreint pas à cette règle gênante. La division strophiquedu dialogue ne se rencontre que dans l'une de ses plus anciennes pièces, VAlceste, où le chant de l'héroïne, coupé par les réponses iambiques et anapestiques d'Admète, se développe en deux strophes auxquelles correspondent deux antistrophes et que suit une épode '. Il en est déjà autrement dans Andromaque * : Hermione, qui veut mourir, annonce

1. Tous deux sont sur le rythme dochmiaque ; à la fin du morceau à! Hélène f aux vers 694 -97 , la mesure est presque entièrement résolue en syllabes brèves, i(&e 6à uarpifio; «ïco, etc. — Iphig. en Taur., 827-

2. Excepté dans les Phéniciennes, 1710 et suir. Mais cette fin est suspecte. Voir les raisons données par Kinkel, dans son édition.

3. 244-279. Plus loin, 393-415, le chant du jeune Eumélos pleurant sa mère, chant coupé par une réflexion d'Admète, a également la forme strophique.

d'abord sa résolution dans un chant régulier; puis son exaltation, qui va croissant, brise toute entrave et se répand en désordre. Désormais, pour les dialogues de ce genre, nulle part plus de strophes. La passion qui bouleverse les héroïnes d'Euripide ne veut plus obéir aux lois rigoureuses de Tart : elle a conquis sa liberté d'expression.

La monodie a une allure non moins libre que les chants qui font partie du dialogue. Ce genre de morceaux lyriques, dont Aristophane fait mention le premier \ n'est pas seulement, suivant la signification du mot, une mélodie isolée, à laquelle n'en répond aucune autre venant soit de l'orchestre, soit de la scène ; c'est encore une mélodie développée, dont la continuité n'est que rarement interrompue par les paroles d'un autre acteur. Les lexicographes lui attribuent, et ils n'ont pas tort, le caractère général d'une lamentation ^ Sauf de rares exceptions en effet, elle est inspirée par des situations douloureuses. C'est sous cette forme qu'éclatent, dans le Prométhée, le désespoir et l'égarement d'Io. Les plaintes d'Electre avant l'entrée du chœur, la supplication qu'adresse Antigone aux vieillards de Colone, sont aussi des monodies. Mais cette forme de chant est assez rare chez Sophocle pour qu'on soit en droit de se demander si, là où elle se rencontre, le poète n'a point cédé au goût public et à l'entraînement de l'exemple qui lui était donné par son rival Euripide.

1. Grenouilles, 848. Lo verbe (iov<i>$tlv se rencontre dans let 7Aefmopk.f 1077 et dans la PaiXy 977.

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