‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 197 sur 351 · Arist., Poél., XIV, 9 et 18 (p. 1453 b, 20. 1454 a · texte numérisé non relu

Arist., Poél., XIV, 9 et 18 (p. 1453 b, 20. 1454 a

son malheur, s'est mariée : elle a épousé Xouthos, un étranger, un Achéen, mais qui a rendu service à Athènes dans une guerre contre FEubée. Cette union, qui dure depuis plusieurs années, est restée stérile, et les époux se désolent d'être sans héritier. Leur désir d'avoir une postérité les décide à venir consulter ensemble à ce sujet l'oracle de Delphes. Créiise va donc se trouver en présence de l'enfant qu'elle a eu d'Apollon et qu'elle croit mort depuis longtemps. Bientôt, devant le temple, le [fils aborde la mère, et il s'engage entre eux une conversation, habilement ménagée, où les explications qu'échangent- les deux interlocuteurs semblent les mettre à chaque instant sur la trace d'un secret qui se laisse vaguement pressentir, sans cependant se révéler. Il ne faut pas en effet que la reconnaissance s'opère trop vite ; pour que la pièce mérite son nom de tragédie, il faut que cette reconnaissance soit entravée par des événements pénibles et par des incidents inquiétants.

C'est Apollon qui suscite ces difficultés, comme c'est lui qui, sans se montrer, les résoudra. Le mari de Creuse, qui est allé seul consulterle dieu, a obtenu de lui cette réponse : « La première personne que tu rencontreras en sortant d'ici sera ton fils. » Or, c'est le jeune Ion qui se présente le premier aux yeux de Xouthos, lequel s'écrie en le voyant : « 0 mon fils, salut ! » Ion est aussi stupéfait que l'est Xouthos luimême, qui ne comprend rien à l'oracle. En fouillant les replis de sa mémoire, celui-ci croit se rappeler certaine folie de jeunesse, une orgie nocturne qui aurait bien pu être pour lui l'occasion d'une paternité

inconsciente; mais il n'est sûr de rien. Le dieu a parlé : pourquoi ne pas croire le dieu? Ion et Xouthos se résignent. A la réflexion, ils finissent même par se réjouir, mais sans que leur contentement dépasse les bornes d'une modeste satisfaction. Il y a une personne que cet événement ne satisfait pas du tout; c'est Créiise. En apprenant l'existence d'un fils de son mari, elle ne se possède pas de douleur et de colère, et elle veut se venger. C'est sur le jeune Ion que tombera sa vengeance ; c'est lui qu'elle essaiera de supprimer. Xouthos va fêter l'heureux événement qui lui donne un fils : pendant le banquet, un vieillard au service de Créiise mêlera à la coupe du jeune homme un poison violent. Mais la tentative échoue, et l'auteur en est découvert. Créiise est alors condamnée par les magistrats de Delphes à être précipitée du haut d'un rocher. La malheureuse arrive sur la scène, où elle court se réfugier près de l'autel du dieu. Derrière elle, se précipite Ion, ivre de fureur, décidé à arracher du sanctuaire celle qui a voulu le tuer. Ainsi un fils va faire périr sa mère, une mère a tenté d'empoisonner son fils, et cela pour un malentendu dont l'oracle du dieu Loxias est la source. Mais tout s'arrangera. La Pythie, qui arrive à propos pour empêcher Ion de frapper Créiise, a conservé la corbeille qui contenait les langes du jeune enfant recueilli par elle. Ces langes servent à la reconnaissance, qui s'opère lentement, par degrés, avec toute l'habileté que pouvait y mettre un poète comme Euripide, et bientôt Ion tombe dans les bras de la mère qu'il allait égorger.

Avant cet heureux dénouement, a-t-on éprouvé sur le sort de la mère et sur celui du fils une angoisse tragique? A-t-on tremblé pour Ion d'abord, pour Creuse ensuite? Il ne le semble point. En lisant cette pièce, on ne peut se défendre de cette impression qu'Euripide n'a pas pris au sérieux la fable qui en est le fond, qu'il l'a traitée en souriant, qu'il s'est joué autour de son sujet. Les spectateurs ne devaient pas être plus remués en entendant la pièce que le poète ne l'avait été en la composant. Ce qu'ils en admiraient surtout sans doute, c'était l'intrigue; c'était l'ingénieuse façon dont un dieu, de conduite légère, s'y prenait pour arriver à ses fins et faire endosser à un mortel une paternité embarrassante. Le drame à' Ion, par le sujet comme par le ton, est de ces pièces qui tiennent à la fois de la tragédie et de la comédie, et où le tragique n'est pas bien saisissant. C'est pour cette raison peut-être qu'Aristote n'en dit rien.

Une autre pièce citée par lui \ Y Iphigénie en Tauride, laissait une impression plus sérieuse et plus forte. Ce qu'il y a d'invraisemblances dans cette fable dramatique ne choquait point les Grecs, dont l'imagination, nourrie dès l'enfance du merveilleux mythologique, ne répugnait nullement à l'invraisemblable, pourvu que le poète sût en tirer un habile parti. Le lieu de la scène d'ailleurs était une contrée lointaine, située au nord du Pont-Euxin, presque aux extrémités du monde connu dans cette direction. C'est en ce pays sauvage, où l'extraordinaire n'était

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