Poél., XIV
pas fait pour étonner, qu'Iphigénie sauvée du sacrifice a été transportée par Artémis dont elle est devenue la prêtresse. Le culte de F Artémis de Tauride est un culte barbare, comme la contrée et les habitants : il réclame des vies humaines. Tous les étrangers qui abordent sur cette côte ou que la tempête y jette sont offerts comme victimes à la déesse sanglante. Iphigénie, qui préside avec répugnance à ces immolations, n'a pas oublié sa patrie et ses parents, et elle pense souvent à son frère Oreste. Un songe qu'elle a eu la nuit précédente lui fait craindre qu'il ne soit mort, et elle vient sur la scène pour offrir à son frère des libations funèbres. Quelque temps après, arrivent deux étrangers dont on vient de s'emparer et que le roi Thoas, suivant la coutume du pays, destine à être égorgés devant l'autel de la déesse. Ces étrangers sont Oreste et Pylade. Est-ce le hasard qui les amène? Non: le hasard serait une explication insuffisante. Euripide, qui n'est jamais l'esclave des traditions, imagine, en dehors peut-être de toute tradition, qu'Oreste n'a pas cessé d'être poursuivi par les Furies de sa mère, et que, sur les indications d'Apollon, il ne sera guéri que s'il enlève, pour la transporter en Attique, la statue merveilleuse de l'Artémis de Tauride. C'est pour cela qu'il est venu. Peu importent du reste les moyens que le poète invente pour mettre en présence Oreste et Iphigénie, puisque tout l'intérêt du drame repose désormais sur cette rencontre et sur les effets qui en peuvent naître. Oreste est un Grec, un étranger : la loi est formelle; il doit périr. D'autre part, le ministère
qu'exerce Iphigénie la force à présider à ce sacrifice comme aux autres. Voilà donc une sœur qui va tuer son frère.
Le poète a prolongé cette situation avec art, sans cependant la pousser à l'extrême. Oreste sait le sort qui l'attend, et qu'il ne peut y échapper. Il s'y résigne avec simplicité et noblement, poussant la fierté jusqu'à vouloir mourir obscurément, jusqu'à refuser de dire son nom à cette jeune Grecque, qui paraît connaître Argos, qui lui demande des nouvelles d'Agamemnon, de Clytemnestre, d'Oreste lui-même. La sympathie qui s'attache à la personne d'Oreste passe tour à tour par deux émotions contraires. Un instant, on espère pour lui, quand Iphigénie offre de lui sauver ia vie, s'il veut se charger d'un message pour Argos. L'instant diaprés, l'angoisse renaît, parce qu'Oreste ne veut pas conserver son existence au prix de celle de Pylade, et qu'Iphigénie se rend à ses raisons. « Tu le veux? Eh bien! c'est celui-ci qui sera chargé de porter ma lettre, et c'est toi qui mourras, puisque tu parais en avoir une si grande envie. — Qui m'immolera? Qui remplira ce cruel office ? — Moi* . )) Quand elle rentre en scène avec la lettre quelle est allée chercher, elle ordonne aux gardes qui veillaient sur les prisonniers de faire les préparatifs du sacrifice. La catastrophe, à ce moment, paraît imminente. On sait comment elle est écartée; on connaît cette belle scène de reconnaissance, tant admirée chez les anciens, depuis Aristote. Mais, dans
les scènes qui précèdent, l'anxiété mêlée de pitié qu'inspirent le sort d'Oreste et la situation fatale d'Iphigénie n'a pas été jusqu'à la terreur. L'émotion qu'on a éprouvée n'a rien eu de violent. Oreste sans doute est menacé d'être sacrifié, mais le sacrifice n'est pas commencé ; on n'en voit même pas les préparatifs, qui se font derrière la scène : on conserve donc un vague espoir que le frère ne périra point de la main de la sœur. Euripide eût pu pousser beaucoup plus loin le pathétique, comme le fit l'un de ses successeurs reprenant le même sujet. Polyidos avait amené Oreste avec sa sœur devant l'autel même du sacrifice, et c'était sous la menace du couteau que la reconnaissance éclatait soudain par cette exclamation : « Je vais donc être immolé de la même façon que l'a -été jadis ma sœur Iphigénie \ » Une scène ainsi conduite eût été plus saisissante : Euripide n'a pas voulu produire ici le saisissement.
Ce coup de théâtre que le poète a évité dans V Iphigénie en Tauride, il l'avait recherché précédemment^ dans son Cresphonte. Le sujet de cette tragédie est celui que Voltaire, après Mafféi, a traité sous le titre de Mérope. — Le roi de Messénie ^ a été tué par un usurpateur, Polyphonte, qui s'est emparé à la fois et de la royauté et de Mérope, femme de sa victime. Il a fait périr deux des fils du roi et de Mérope : un troi-