‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 200 sur 351 · PI · texte numérisé non relu

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Alcmène sur le bûcher.

drames dont on ne sait rien. Aujourd'hui, grâce aux recherches de R. Engelmann^, ce sujet se lit très

1. Welckcr, Griech. Trag,, II, 690. Hartiing, Eurip. rest., I, .'534.

2. Beilrar/e zu Euripides, l, Alkmene (Berlin, Weidmann, 1882). Cf. Th. Rcinach, Revue critique, 1882, 2, p. 261.

clairement sur un vase peint*, ici reproduit. Au centre de la composition, qui est signée du nom de l'artiste (il s'appelait Python), une femme qu'à son costume on reconnaît pour une reine et que la légende désigne comme étant Alcmène, est assise sur un bûcher. A droite et à gauche, se tiennent deux personnages occupés à mettre le feu à ce bûcher à l'aide de torches enflammées. L'un se nomme Anténor; l'autre est le mari d' Alcmène, Amphitryon. Cependant la foudre vient de tomber à leurs pieds, et Jupiter apparaît dans les airs, son sceptre à la main. Tandis qu' Alcmène, saisie de stupeur, lève le bras droit au ciel vers le souverain des dieux, deux jeunes déesses, les Hyades, répandent sur le bûcher l'eau de leurs amphores, et l'on voit briller un arc-en-ciel à travers une tempête mêlée de grêle et de pluie. Cette tempête, à laquelle Plante fait allusion dans le Rudens'^, ne permet pas de douter que l'artiste ait voulu peindre une scène de Y Alcmène d'Euripide ; et cette peinture est des plus instructives (PI. 1.) Nous y apprenons qu'Euripide avait traité à sa façon la légende d'Alcmène. Amphitryon, chez lui, n'était pas le mari résigné que nous représente la tradition : il était un mari furieux, qui croyait sa femme coupable, et qui, pour la punir de son infidélité involontaire, la condamnait (après quelles

1. Ce vase, qui appartient au comte Carlisle, à Castle-Howard, a été publié dans les Nouv. Ann. Inst. Arch., 1837, pi. X. Engelniann on a reproduit le dessin à la page 5 de sa dissertation. Le même sujet so trouve encore sur un vase de la collection Castcllani, au British Muséum (^Annal. Inst. Arch., 1872, tav. d'Agg. A), mais il y est traité très sommairement.

2. Au vers 86 : « Non ventus fuit, verum Alcumena Euripidi. »

scènes pathétiques, on le devine) à être brûlée vive. Au moment où il commençait à mettre à exécution son terrible dessein, intervenait Jupiter, qui sauvait Alcmène en révélant à Amphitryon ce qui s'était passé et en lui annonçant peut-être l'honneur auquel sa maison allait être appelée par la naissance prochaine d'Hercule. Mais cet heureux dénouement avait été précédé d'une scène où la terreur tragique était portée au comble'.

Voilà donc cinq tragédies où Euripide a employé les mêmes moyens pour faire naître le môme genre d'émotion. Cette émotion se produit, non seulement parce que les personnages menacés de périr sont innocents, mais parce que ceux qui vont les frapper, frapperaient en eux, s'ils n'en étaient empêchés, ce que, par nature, ils ont au monde de plus cher : un frère, une mère, un fils, une femme. C'est donc l'ignorance où ils sont qui rend leur situation saisissante pour le spectateur; mais celui-ci, par l'effet d'une péripétie tantôt brusque, tantôt lente, presque toujours amenée par une reconnaissance, va bientôt passer à des sentiments tout contraires ; et, quand le péril qu'il redoutait sera écarté, il s'abandonnera à une satisfaction d'autant plus complète que l'inquiétude qui l'a précédée a été plus vive.

1. Nous croyons, avec Engelmann, que la scène du bvlchcr devait être sous les yeux même des spectateurs (cf. le Vjûcher de Capanéo, où se jette Évadnè dans les Phéniciennes). Jupiter, qui était le « deus ex machina » de la pièce, aurait-il pu apparaître au-dessus de la scène pour dénouer une situation dont les événements se seraient passés derrière la scène? En outre, les vases peints dont les sujets sont empruntés à la tragédie ne traduisent pas d'ordinaire des récits de messagers : ils figurent généralement ce qu'on voyait au théâtre.

Euripide trouvait-il le modèle de ces situations chez les poètes ses prédécesseurs ou ses contemporains? Aucune des tragédies conservées d'Eschyle et de Sophocle ne nous offre rien de semblable ; mais les fragments de leurs pièces perdues ne peuventelles nous mettre sur la voie du rapprochement que nous cherchons? Pour Eschyle, on est très mal renseigné, et de ses drames disparus on n'a souvent que le titre ; encore ce titre laisse-t-il quelquefois deviner la fable que le poète avait traitée. Or, à l'exception peut-être des Mysiens, dont le sujet du reste est mal connu', aucune de ces fables n'a de rapport avec celles dont nous venons de parler. Il est donc probable qu'Eschyle n'a pas ou a très rarement traité ce genre de sujets. Mais Sophocle avait, comme Euripide, écrit une tragédie à' Egée] comme lui, il avait composé un drame intitulé Ion ou Creuse. h'Egée de Sophocle, il est vrai, pouvait ne ressembler en aucune façon à celui d'Euripide ^ ; et quant à Creuse, on ignore comment la pièce était conduite, et il n'est point démontré que la mère y voulût tuer le fils, ni le fils la mère. Mais d'autres fragments de Sophocle nous

1. Tout ce qu'on en sait, c'est que Tëléphos y jouait un rôle, qu'il arrivait de Tégée en Mysie, et qu'à son arrivée il n'ouvrait point la bouche, étant souillé d'un meurtre (Arist.,PoeY.,XXlV, p. 1460 a, 32. Cf. Amphis, Com. Gr.,\\l, p. 467). Il n'est pas sûr que cette tragédie traitât le sujet indiqué chez Hygin, Fab. 100 : Auge, sur le point de tuer, sans le savoir, son fils Téléphos, qu'on veut lui imposer pour époux, et Téléphos dirigeant son épée contre sa mère. — Sophocle avait, lui aussi, composé un drame des Mysiens, qu'on connaît encore moins.

2. Les fragments 19 et 21 (Nauck*) semblent cependant se rapporter au voyage que fait Thésée, de Trézène à Athènes.

apprennent des faits plus certains. Dans son Chrysès, dont l'action faisait suite à celle d'Iphigénie en Tauride, un frère allait, sans s'en douter, livrer à la mort son frère et sa sœur. Il s'agit d'Oreste et d'Iphigénie, qui, après leur évasion, se sont réfugiés à Lemnos, auprès d'une prêtresse d'Apollon, Chryséis, celle dont il est parlé au premier chant de VIliade. Le roi de Tauride, ïhoas, les poursuit dans leur retraite et réclame ses prisonniers, qui seront mis à mort pour avoir dérobé la statue d'Artémis. Le jeune Chrysès, fils de Chryséis, va les lui livrer, quand la prêtresse révèle à son fils qu'il est lui-même, comme Oreste et Iphigénie, enfant d'Agamemnon. La reconnaissance opérée, Chrysès aide le frère et la sœur qu'il vient de découvrir à tuer Thoas et favorise leur retour en Grèce*. Dans une autre pièce de Sophocle à laquelle un fils d'Egisthe, Alétès, donnait son nom, la situation n'était pas moins dramatique. Tandis qu'Alétès règne sur Argos, on annonce faussement à Electre que son frère Oreste a été immolé à l'Artémis de Tauride. Electre va consulter au sujet de cette mort l'oracle de Delphes; elle y rencontre Iphigénie, qu'elle ne connaît pas et qui vient d'arriver avec son frère. Un messager de malheur, le même qui lui a annoncé qu'Oreste était mort, désigne Iphigénie à Electre comme étant la meurtrière de son frère. A sa vue, Electre, possédée de fureur, saisit sur l'autel un bran-

1. Hygin, Fab. 121. La situation offre quelque analogie avec celle d'Iphif/énie en Tauride, mais on ignore la date du Chrysès, et s'il est antérieur ou postérieur à la pièce d'Euripide. Le fait que la fable de ce drame continue celle d'Iphigénie ne i)rouve rien pour la chronologie. .

don enflammé et va crever les yeux à sa sœur, quand Oreste intervient et se fait connaître*.

Dans le choix de ces situations, est-ce Euripide qui a pris exemple sur Sophocle, ou Sophocle sur Euripide? Le Chrysès et YAlétès sont-ils antérieurs ou postérieurs au Cresphonte, à VIon, à Ylphigénie en Taiiride? Comme le Cresphonte doit être placé entre 428 et 425, il n'est pas impossible que Sophocle, dont la carrière, à partir de cette période, se prolonge plus de vingt ans encore, ait songé à chercher le succès dans des combinaisons dramatiques qui avaient réussi à son rivaP. Mais la date des pièces de Sophocle citées plus haut étant inconnue, on ne saurait rien affirmer. Peut-être Euripide n'a-t-il pas été le premier à mettre en présence des frères et des sœurs, des mères et des fils qui vont se tuer sans se connaître ; mais, peut-être est-ce lui qui a surtout excellé dans de tels sujets. C'est ce qu'il est permis de déduire sans témérité du témoignage d'Aristote, qui emprunte les exemples de ce genre de situations non point au théâtre de Sophocle, mais à celui d'Euripide ^

Ce théâtre fournissait aux critiques grecs qui, comme Aristote, essayaient de formuler les lois de l'art tragique, le modèle des situations les plus variées. Quekjuefois le poète, continuant à mettre en jeu l'amour instinctif qui attache les parents aux enfants, avait demandé le pathétique à des actes atroces qui

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