Nous avons signalé cette erreur, p. 213, note
théâtre? Si l'on connaissait mieux tous les sujets de ses pièces, on aurait plus d'un étonnement. C'est une surprise de ce genre que l'on éprouve en découvrant que Sophocle avait mis en œuvre, comme Euripide, la fable de Polyidos.
Polyidos — son nom l'indique — était un devin d'une grande perspicacité. Le jeune Glaucos, fils de Minos, jouait un jour à la halle, ou poursuivait une mouche dans la campagne, quand, en courant, il tomba dans un tonneau rempli de miel. Ses parents, ne le voyant point revenir, le cherchent partout et ne le trouvent pas. Apollon, consulté par eux, leur répond : « Il est né dans votre maison un être monstrueux : celui qui expliquera ce prodige vous rendra l'enfant. » Le monstre était un veau de trois couleurs, ou qui changeait trois fois de couleur par jour. Làdessus, grand émoi dans la maison. Toute la troupe des devins est convoquée ; mais les plus habiles restent embarrassés. Seul Polyidos se tire de la difficulté en expliquant que ce monstre ressemble au fruit du mûrier, qui commence par être blanc, qui devient rouge ensuite, pour noircir au moment de sa complète maturité. Minos, émerveillé d'une telle intelligence, annonce à Polyidos que, d'après l'oracle du dieu, c'est lui qui doit retrouver l'enfant : le devin se met donc en campagne. Bientôt il aperçoit une chouette perchée sur un tonneau , d'oii elle écartait des abeilles ' , Il comprend, s'approche du tonneau, et en tire l'en-
1. Le détail de la chouette qui sert à découvrir le corps de Glaucos est attesté comme se trouvant chez Euripide par Elien, Hist. des animaux, V, 2; celui du veau tricolore,par le scholiaste d'Aristide, p. 728.
fant mort, qu'il rapporte à son père. Mais cette découverte ne suffit pas àMinos, qui demande au devin de rendre la vie à son fils. Comme celui-ci déclare que la chose lui est impossible, Minos le place dans l'alternative de mourir ou de ressusciter son enfant : il le fait enfermer avec le cadavre et une épée. Cependant un serpent sort d'un trou et se glisse près du corps de l'enfant : Polyidos se sert de l'épée pour tuer l'animal. Un second serpent survient qui, voyant son compagnon mort, apporte une herbe merveilleuse dont le contact lui rend la vie : aussitôt, Polyidos applique la môme herbe sur le cadavre de Glaucos, qui ne tarde pas à revenir à l'existence. Un passant entend crier les deux prisonniers et avertit Minos, qui fait ouvrir la prison et ne se possède pas de joie de revoir son fils. Polyidos est renvoyé dans sa patrie, comblé de présents*.
Voilà une histoire extraordinaire, pleine d'incidents merveilleux : elle a cependant tenté Sophocle ^ comme Euripide. Qui, après cela, pourrait soutenir que les fables d'un caractère romanesque ont été introduites par ce dernier sur la scène athénienne? Nous savons si peu de chose de la partie si considérable du théâtre de Sophocle aujourd'hui perdue qu'on ose à peine affirmer qu'Euripide se soit appliqué le premier à des sujets du genre de ceux que nous venons d'analyser.
1. Apollod., III, 3, 1. Hygin, Fab., 136. Les deux mythographes sont d'accord sur cette liistoirc.
2. La pièce de Sophocle avait encore pour titre : Les Devins. Mais les fragments 3o8 et 3o9 (Nauck^) montrent bien que le poète y traitait la fable de Polyidos.
Les événements qui remplissent les tragédies d'Euripide étant d'ordinaire nombreux et variés, il ne faut pas s'étonner de rencontrer souvent chez lui une action dramatique complexe {■KZTtlzyu.i^r^), c'est-à-dire, suivant la définition qu'en donne Aristote, « qui se déroule avec reconnaissance ou péripétie^ ou encore avec l'une et l'autre' ». La reconnaissance (àvayvcjpiciç) est une combinaison dramatique des plus fréquentes chez les tragiques athéniens, qui l'ont empruntée à l'épopée. On en trouve déjà un exemple dans les Choéphores, où Eschyle ne s'est guère soucié de la vraisemblance. Ses successeurs apporteront plus d'habileté que lui dans l'emploi d'un procédé dont il avait été le premier sans doute à faire usage. La reconnaissance à'OEdipe-Roi était célèbre dans l'antiquité : Aristote la cite comme un modèle ^ Celles du Terée et de la Tyro de Sophocle nous sont mal connues. On sait seulement que dans la première de ces tragédies le signe de reconnaissance était « la voix de la navette », c'est-à-dire le tissu sur lequel Philomèle avait brodé les lettres composant le message envoyé par elle à sa sœurProcné^ : dans la seconde, Pélias et Néleus, fils de Poséidon, étaient reconnus de leur mère Tyro grâce à la « petite barque » où ils avaient été exposés à leur naissance sur les bords du fleuve Énipeus*.
Euripide devait faire un plus large emploi que Sophocle d'un moyen dramatique qui excitait au plus