‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 239 sur 351 · Patin, Tragiques grecs, .'J« cdit., t. III, p · texte numérisé non relu

Patin, Tragiques grecs, .'J« cdit., t. III, p

Phénicien?ies, l'mtérêt se divise. Il s'attache avant tout sans doute à la rivalité d'Étéocle et de Polynice, rivalité qui en dépit des efforts de Jocaste suit son cours fatal; mais il s'attache encore, quoique d'une façon secondaire, à une personne morale, qui est la ville de Thèbes. Si le fils de Créon s'offre à la mort, ce n'est point pour son roi Étéocle : c'est pour le salut de Thèbes, sa patrie. Quand l'action se termine, le dénouement est complexe : Thèbes vit et triomphe ; les fils d'Œdipe sont morts et Jocaste après eux. D'une part, on entonne un chant de joie ; de l'autre, on pleure, et les deux impressions se mêlent dans la tragédie, comme elles peuvent se mêler datis la réalité d'une victoire. On n'est cependant pas partagé entre ces deux impressions : il y en a une qui est beaucoup plus forte que l'autre. A la fin de la pièce, le triomphe de Thèbes est au second plan; la catastrophe de la famille d'Œdipe est au premier. La pièce des Phéniciennes éveille donc un intérêt principal et essentiel, compliqué d'un intérêt secondaire qui se distingue à certains moments du premier, mais qui finalement lui reste subordonné. On n'y trouve pas, comme dans He'ctibe, deux actions d'égale valeur se succédant, mais deux actions d'importance inégale, qui se mêlent et s'entre-croisent, pour aboutir à deux dénouements, dont l'un domine l'autre par ses effets tragiques et le fait presque oublier. C'est donc une composition d'une espèce particulière que celle des Phéniciennes, et il faudrait interpréter Aristote bien étroitement pour reprocher à Euripide une œuvre comme celle-là, où ne se ren-

contre pas sans doute le genre d'unité auquel on est habitué, mais qui a, sans confusion ni désordre, le mouvement, la variété et la complexité de la vie.

Que faut-il penser de ces infractions à ce qui semble être une des lois de la tragédie grecque, l'unité d'action? Certains critiques se sont demandé si Euripide, en écrivant vers la fin de sa vie des pièces de cette sorte, n'a pas été gagné par la contagion de l'exemple, ou si c'est par l'effet d'une erreur de goût qu'il a pris l'initiative « d'enfermer dans les limites d'une tragédie la matière de trilogies complètes * ». Cette double hypothèse contient plus d'une inexactitude. D'abord les pièces en question n'appartiennent pas toutes au même temps, ni aux dernières années de l'existence du poète : Hécube a été jouée vers 424 ^ ; Hercule, quelques années seulement après, et la supposition qu'à cette époque les tragiques autres que Sophocle et Euripide eussent composé assez de pièces à action complexe pour que ce genre fut devenu une mode entraînante et irrésistible, est une supposition purement gratuite. En second lieu, quelles sont, parmi les tragédies d'Euripide dont nous avons parlé plus haut, celles où l'on trouve « la matière d'une trilogie » ? Ce n'est assurément ni les Phéniciennes, ni les Troyennes : dans Hécube seulement et dans Hercule, on voit deux actions successives qui, amplifiées et développées, eussent pu remplir

1. God. Hcrmann, préface de son édition des Phéniciennes, \i. XVIII.

2. On a depuis longtemps remarqué (Zirndoi'fcr, Chron.fab. Eurip., 38) que les vers 4oî5-46o (ÏUdcube font allusion au rétablissement des fêtes de Délos, qui eut lieu à la fin de l'hiver de l'an 423 (Thucvd., III, 104).

deux drames distincts ; nulle part on n'en voit trois. Les rapports que l'on a essayé d'établir entre le système trilogique de l'ancien théâtre grec et les tragédies d'Euripide où l'unité paraît manquer *, se justifient donc difficilement. N'est-il pas plus probable que le poète n'a nullement songé à rappeler l'usage, tombé en désuétude, de la trilogie, mais qu'en groupant quelquefois deux actions de valeur inégale sous l'unité d'un personnage principal, il a au contraire prétendu innover? Et n'est-ce point là encore une preuve de son esprit d'originalité, et de la peine qu'il s'est donnée pour se frayer dans le domaine de l'art tragique un chemin qui fût à lui ?

Euripide critique d'Eschyle. — Rapprochement des pièces où, les deux poètes ont traité les mêmes sujets.

Les observations qui précèdent sur la double action des Phéniciennes nous amènent à rapprocher Eschyle d'Euripide. Celui-ci traita plusieurs fois, dans treize tragédies exactement ^ les mêmes sujets que son

1. Patin, Tragiques grecs ^, t. III, p. 333. Le même critique avait cependant fait justement observer, en un autre endroit (p. 298), que <i lorsque Euripide renferme dans un mémo cadre les événements divers, et avant lui séparés, d'une longue histoire, ce n'est pas simplement une infraction irréfléchie à cette loi de lunité sous laquelle était née sa muse et dont elle savait porter le joug, mais bien plutôt la recherche volontaire d'une autre sorte d'unild ».

2. Ces tragédies sont, par ordre alphabétique : les Bacchantes [Penthée d'Eschyle), Electre (les Cho&phores), les Héraclides, Ixion, Iphi'

prédécesseur : sur ces treize tragédies, il nous en reste trois qui permettent d'établir une comparaison utile avec trois autres drames également conservés d'Eschyle. En éclairant l'étude des Phéniciennes par celle des Sept contre Thèbes , en plaçant Electre à côté des Choéphores, Oreste à côté des Eiiménicles , comment ne comprendrait-on pas plus facilement les procédés particuliers à l'art d'un poète qui s'est mis souvent et de propos délibéré dans la nécessité de faire autrement que son devancier?

A-t-il eu la prétention de faire mieux? On le croirait, à voir les traits qu'il lui lance en passant. Cette intei'vention, cette intrusion, que nous avons déjà signalée, de la satire littéraire dans la tragédie, est assurément chose singulière et inattendue. Faut-il cependant reprocher à un poète qui se voyait attaqué avec violence, et qui ne pouvait se défendre que par la voix des personnages de son théâtre, d'avoir eu recours au seul moyen qui fût à sa disposition? Bien avant l'époque des Grenouilles, on avait déjà mis en balance Eschyle et Euripide ; et, de môme que chez nous Racine eut longtemps à lutter contre la malveillance des admirateurs obstinés de Corneille, de même sans doute, à Athènes, il se trouva, sans compter Aristophane, beaucoup de gens à qui les merveilles des drames d'Eschyle firent fermer les yeux sur les mérites de ceux d'Euripide, dont ils ne voulurent voir que les défauts trop réels. Injuste-

génie à Aulis, Œdipe, Oreste (les Euménides), Palamède, Téléphos, Hypsipylé (Néméa), l'haélhon (les Iléliades), Philoctète, les Phéniciennes (les Sept contre Thèbes).

ment rabaissé, déprécié avec passion, comment celuici eût-il résisté à la tentation de la riposte et au plaisir malin de railler à l'occasion le vieux poète auquel on le sacrifiait *? Il s'était égayé, dans son Electre, de la reconnaissance des Choéphores; dans ses Phéniciennes, il tourne en ridicule les invraisemblances du drame àas Sept.

Ce n'était pas la première fois qu'il s'attaquait à cette pièce, dont un personnage des Suppliantes avait déjà, incidemment, fait la critique. Quand les cadavres des chefs argiens sont apportés sur la scène, tandis qu'éclatent les gémissements et les sanglots de leurs mères, Thésée s'approche et veut qu'Adraste proclame hautement ce que furent de leur vivant ces héros dont la vaillance mérite d'être proposée en exemple aux jeunes Athéniens. Mais voici ce qu'il ajoute : « Il est pourtant une chose que je ne te demanderai pas, pour éviter de me rendre ridicule: c'est l'indication de l'adversaire auquel chacun d'eux eut affaire dans le combat, et de l'ennemi qui le blessa de sa lance. Je ne saurais ni poser de pareilles questions, ni ajouter foi à ceux qui prétendent y répondre. C'est à grand'peine en effet si, quand on est en face de l'ennemi, on peut distinguer ce qu'il est le

1. Euripide, qui ne ménage pas Eschyle, ne parait pas avoir attaqué Sophocle. Du moins, la contradiction, que quelques critiques croient apercevoir entre une maxime de VAntigone de Sophocle (v. î)63) et une autre maxime de VAntigone d'Euripide [Fragm., 163, Nauck^) ne nous frappe point; et cette contradiction fùt-ello réelle, peut n'avoir pas été intentionnelle. — Ce qui est plus probable, c'est que dans sa Mélanippe enchaînée {Fragm., 492), le poète s'en prenait aux poètes comiques, ces hommes « qui se font du rire un métier lucratif », dont il avait ou tant à so plaindre.

plus nécessaire de voir\ » L'allusion satirique est encore plus précise dans un passage des Phéniciennes. — Un prisonnier étant arrivé du camp ennemi avec la nouvelle que l'armée argienne va envelopper ïhèbes, Etéoclc délibère sur la situation avec Créon, dont il finit par adopter les prudents conseils. Il ne fera pas sortir des murs l'armée thébaine, il se tiendra sur la défensive. « Je placerai, dit-il, nos chefs à chaque porte, les opposant en nombre égal à ceux des Argiens. Mais nommer chacun de ces chefs quand l'ennemi est campé au pied même de nos remparts, ce serait perdre bien du temps ^ » Le poète qui perd du temps à une pareille énumération, c'est Eschyle, dans une scène célèbre du drame des Sept\ scène incontestablement trop longue et vraiment démesurée^, où, tandis que retentissent aux portes de Thèbes les clameurs de l'ennemi, Etéocle et l'éclaireur dépensent, en paroles et en descriptions plus épiques que dramatiques, des instants précieux pour l'action. Euripide ne s'est pas trompé dans sa critique : il s'est attaqué à l'un des points vulnérables de la tragédie des Sept. Mais, en évitant les invraisemblances qu'il relève chez Eschyle, et en composant sa pièce autrement, a-t-il réussi à faire une œuvre aussi forte? C'est ce qu'il nous faut examiner.

Le sujet des Phéniciennes est le môme que celui

1. 846-8o6. Les vers 849-8iJ2, que nous ne traduisons pas, sont une interpolation.

3. Elle a une étendue de près do 300 vers, quand la pièce dans son entier en a 1078.

des Sept] mais combien ces deux tragédies se ressemblent peu! Une différence tout extérieure, qui est l'indice de profonds changements dans l'économie intérieure du drame, saute aux yeux d'abord. La pièce d'Euripide est beaucoup plus étendue que celle d'Eschyle ^ C'est qu'un intervalle de soixante ans environ les sépare, et que, dans cet intervalle, un goût nouveau s'est formé. Le public athénien, qui a assisté à tant de représentations tragiques, médiocres ou excellentes, est devenu exigeant et ne se contente plus de la simplicité, un peu nue, de l'art d'Eschyle. Un drame comme celui des Sept, composé d'un millier de vers seulement, dont plus d'un tiers est chanté par le chœur, eût paru alors -trop courte Euripide, reprenant le même sujet, était donc forcé d'amplifier l'action, dans une mesure d'autant plus grande que la part du chœur devait être restreinte. Or, comme cette action, en elle-même et telle qu'Eschyle l'avait représentée, était d'une simplicité extrême, Euripide ne pouvait la développer qu'à la condition d'y introduire des personnages nouveaux et de la compliquer d'incidents.

Dans les Phéniciennes , il y a jusqu'à six personnages qu'on ne trouve pas chez Eschyle : Polynice et Jocaste; Tirésias, Ménoikeus et Créon; Q^Mipe. Créon ne joue qu'un rôle secondaire, et Q^^dipe ne se montre que quand tout est fini. Mais les autres

1, Elle a environ 700 vers de plus.

2. D'après Suidas, v. 'Ap(<rTapxo,-, ce serait Aristarque de Tégéc, contemporain d'Euripide, qui aurait le premier donné au drame tragique l'étendue qu'il devait garder.

prennent au drame une part plus ou moins active.

Polynice qui, dans les Sept, ne paraît que mort sur la scène, y paraît vivant dans les Phéniciennes^ Eschyle le fait connaître seulement par ses menaces et par l'emblème de son bouclier; Euripide lemontre et lui donne un caractère. Presque au début du drame, Polynice entre, à la faveur d'un armistice, dans l'enceinte de Thèbes, pour y avoir avec Etéoclc une entrevue qui lui a été ménagée par sa mère Jocaste. En mettant les deux frères en présence, cette entrevue accuse le contraste de leurs natures. Etéocle est violent, intraitable, dominé par une passion unique, l'ambition, qu'il pousse jusqu'au cynisme. Polynice a l'àme moins vigoureuse que son frère. Il tremble en franchissant les murs de Thèbes; mais il a pour lui la justice; il est honnête et humain, accessible aux sentiments de tendresse et aux affections de famille. Pendant son altercation, à un moment oii il devrait être tout entier à sa colère et uniquement possédé do la fureur de la vengeance, il demande à voir son père, à voir ses sœurs. C'est seulement quand Etéocle lui a tout refusé et que sa patience est à bout, qu'il se redresse sous l'insulte et qu'il relève le défi qui lui est jeté. Son humanité généreuse reparaîtra à ses derniers moments : avant d'expirer, il aura pitié de son frère mourant. C'est donc un personnage intéressant et touchant que celui de Polynice, et il n'est pas difficile de justifier son intervention dans une action qui, sans elle, serait arrivée trop rapidement à son terme.

Cette intervention entraînait celle de Jocaste. Seule

l'autorité maternelle pouvait être assez forte pour obtenir d'Etéocle qu'il revît son frère avant la lutte décisive. Mais ce n'est qu'au mépris des traditions générales qu'Euripide fait vivre et mourir Jocaste à cette époque. Dans V Odyssée^, Jocasle s'est pendue de désespoir aussitôt qu'elle a appris qu'elle était la femme de son fils : elle se pend également dans VOEdipe-Roi de Sophocle. Euripide seul la suppose vivante longtemps après la révélation du terrible secret. C'est qu'il a besoin de son existence, nécessaire à l'agencement et au mouvement du drame complexe qu'il a conçu. Jocaste chez lui est une mère qui, revoyant un fils longtemps absent, s'abandonne à de longues effusions de tendresse ; qui a préparé et qui cherche à opérer entre les deux frères ennemis un rapprochement pour lequel elle emploie tous les moyens et toutes les raisons; qui, n'y ayant pas réussi, est torturée de douleur et d'inquiétude; qui enfin, à la nouvelle de l'engagement du combat singulier, se précipite vers le champ de bataille, où elle se perce le cœur à côté de ses enfants. Ce rôle de mère provoque une émotion d'un genre particulier que rien ne rappelle dans les Sept.

Les personnages secondaires, Créon, Tirésias, Ménoikeus, correspondent, dans les Phéniciennes, à l'intérêt secondaire qu'éveille la ville de Thèbes, dont le poète a voulu séparer le sort de celui des deux frères. C'est pour qu'Etéocle connaisse l'avenir réservé à Thèbes par les dieux que Créon fait appeler le devin Ti-

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