Phéniciennes
gnait un guet-apens, il ne devait pas venir sans escorte, ou bien, voulant braver le danger, il lui fallait s'avancer résolument, décidé à disputer sa vie en cas d'attaque. Pourquoi tant de précautions? Est-ce pour avoir le temps de fuir devant le péril? Mais les portes de Thèbes sont fermées derrière lui ; toute retraite lui est impossible. Est-ce pour n'être point surpris et pouvoir tenir tête à l'ennemi? Il est seul : à quoi lui servira son épée contre une troupe d'adversaires? Les frayeurs injustifiées de Polynice font donc que cette scène produit une impression qui touche de fort près au comique. Mais on admettra difficilement que le poète ne l'ait pas senti et ne l'ait pas voulu \ Les anciens avaient déjà fait la remarque qu'Euripide a rapetissé les héros tragiques. Ce Polynice, qui devrait être brave, audacieux môme jusqu'à la témérité, il nous le montre tremblant, presque poltron. Est-ce seulement pour que le contraste avec son frère Etéocle soit plus complet? C'est surtout sans doute parce qu'il a voulu prêter à cet homme de race héroïque une des faiblesses les moins nobles de l'humanité vulgaire.
Le comique se mêle encore quelquefois aux situations les plus tragiques. Dans les Bacchantes , Penthée, déguisé en femme et en Ménade, qui croit voir deux soleils et deux Thèbes, qui voudrait porter le Cithéron sur ses épaules; Dionysos qui lui rend les services d'une camériste, faisant rentrer sous la mitre une boucle de cheveux rebelle, serrant la ceinture
1. C'est ce que croyait Godcfroy Hermann, Préface des Phéniciennes, XX.
trop lâche, arrangeant les plis de la robe*, amusent, en même temps qu'on tremble; car on sait vers quel dénouement le drame s'avance et qu'il sera terrible.
Cette introduction d'éldments comiques ^ au cœur de la tragédie (qui n'a rien d'ailleurs de régulier et dont on aurait tort ' de grossir l'importance) est-elle un ressouvenir de cette époque lointaine où, dans le drame attique, tragédie et comédie se confondaient encore*; où l'art, errant au hasard de son inexpérience, n'en était pas arrivé à séparer les deux genres et à circonscrire chacun d'eux dans des limites précises? Il n'y a pas là, croyons-nous, affectation d'archaïsme, mais bien plutôt parti pris d'innovation. De môme qu'en créant des personnages d'une complexion moins vigoureuse que ceux d'autrefois, Euripide espère les rendre plus intéressants par des défaillances qui les amoindrissent, mais les font plus humains, de môme en imaginant des scènes voisines de la co-