‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 311 sur 351 · Vers · texte numérisé non relu

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jours, chez Euripide, entre les actes se placent des slasima réguliers, c'est-à-dire des chants où participent toutes les voix du chœur et qui sont composés d'une suite variable de strophes. Ces strophes, on ne l'ignore pas, sont beaucoup moins développées qu'elles n'étaient dans l'ancienne tragédie. Le fleuve lyrique d'Eschyle qui coulait à pleins bords, large et puissant, n'est plus qu'une rivière au lit étroit et au cours limité. Il ne fallait pas moins de six, de huit, ou même de dix strophes au poète des Perses pour y répandre le flot des impressions du chœur : deux couples de strophes, ou même deux strophes seulement, suivies quelquefois d'une épode, suffisent maintenant à Sophocle et à Euripide, qui n'ont peutêtre pas l'haleine plus courte, mais qui craignent de fatiguer leur public.

On a remarqué que la composition strophique des stasima d'Euripide présente une certaine uniformité, en ce sens que tous les stasima de la môme pièce ont généralement le même nombre de strophes'. Cela s'explique. Les stasima étant la partie principale et traditionnelle du chœur dont les chants y étaient accompagnés d'évolutions régulières, les yeux et les oreilles aimaient à y trouver cette symétrie que les Grecs ont tant goûtée dans toutes les œuvres d'art; et comme ces stasima marquaient les divisions de la pièce, il était bon qu'entre eux il n'y eût pas trop de disparates. Euripide ne s'est cependant pas fait une loi de cette uniformité, et en variant quelquefois le

1. Cf. Arnoldt, die chorische Technik des Euripides, 178, cl le tableau qu'il a dressé, p. 180-1 8G.

nombre des strophes dans les stasima du môme drame*, il a fait preuve de cette indépendance qui est un des traits de sa nature d'artiste. Avec la même liberté, il fait usage plus souvent qu'Eschyle et que So})hocle de Vépode, qui, parce qu'elle échappe à la régularité qui s'impose aux strophes, était commode pour un poète lyrique aimant ses aises. A partir de YHippolyte, depuis 428, les épodes se rencontrent à la fin d'un ou de deux stasima dans la plupart des tragédies du poète : dans Vlphigénie à Aulis et les Bacchantes, on en compte jusqu'à trois. A ce moment, l'épode n'est plus une sorte d'appendice de la dernière antistrophe, qui y verse le trop-plein de son développement; c'est un morceau indépendant, exprimant des idées propres, et qui équivaut à une couple de strophes. En remplaçant par une épode cette couple qui manque, Euripide a réduit à leur minimum les strophes de l'antique stasimon, et, en opérant cette réduction, s'il n'a pas voulu s'affrauchir d'une gène, il a témoigné de sa prédilection pour ces formes lyriques plus libres où son talent se complaît.

Depuis Eschyle, à qui revient l'honneur d'avoir choisi, parmi les formes du lyrisme, celles qui devaient le mieux s'adapter à la tragédie, les poètes disposaient pour les stasima d'une extrême variété de rythmes. Cette variété est plus grande chez Euripide

1. Voir le second stasimon des Héraclides, le premier d'Hercule, le troisième des Suppliantes et d'Iphiffénie en Tauride. Ce sont là, en réalité, les seules exceptions. Car le quatrième stasimon d'Ilippolyte est peut-être incomplet ; le troisième d'Electre est un hyporchème, et le premier d'Hélène une épiparodos.

que chez Sophocle', où les vers logaédiques, soit purs, soit mêlés de pieds iambiques, dominent à tel point qu'on pourrait à peine citer cinq ou six strophes où ils ne se rencontrent pas. Le mètre logaédique est aussi le mètre favori d'Euripide : pourquoi celui-ci n'eût-il pas utilisé souvent cet instrument si commode à manier, si docile aux volontés du poète, ces mesures dont l'élégante souplesse se prêtait à l'expression des sentiments les plus divers? Par sa facilité à se modifier, par son indifférence morale, je veux dire par l'absence de cet éthos dont parlent si souvent les critiques et les métriciens grecs, ce rythme était celui qui convenait le mieux quand il s'agissait, non de produire des effets puissants, mais seulement d'enchanter par une grâce légère. Il n'avait rien de pathétique en général, ou le pathétique qu'il exprimait était peu profond ; mais les grandes émotions ne sont pas d'ordinaire contenues dans les stasima où ce n'est point leur place. Euripide s'est donc fréquemment servi du rythme logaédique. Il ne s'en est pas servi exclusivement. Une statistique, même superficielle, permet de constater que ce rythme ne compte guère pour plus de moitié dans son œuvre lyrique. Il y a, dans ses chœurs, plusieurs autres formes employées déjà par Eschyle, mais dont Sophocle semble avoir presque fait l'abandon. Euripide ne se prive ni du mètre dactylique ni du mètre trochaïque, ni surtout des combinaisons de ces mètres entre eux, ou avec l'épitrite : il fait chanter au chœur, à des moments de

1. C'est ce qui a été déjà constaté par Bergk, Griech. Lilerat., ni, 117.

478 I;ART dramatique chez EURIPIDE.

trouble profond, des strophes dochmiaques ; il ne laisse pas non plus tomber en désuétude les strophes iambiques dont Eschyle avait fait un si bel usage, et qu'il emploie lui-môme avec succès dans VA?idromaque, dans les Troyennes, dans les Suppliantes surtout oii elles s'accommodent merveilleusement à la vivacité de la douleur des femmes du chœur, à leurs appels plaintifs et aux instances de leurs prières. Il remetenfin quelquefois en honneur le rythme ionique, originaire d'Asie, qu'Eschyle avait fait entrer surtout dans ses Perses, qu'il reprend après lui dans un stasimon de ses Bacchantes^, pour lui faire exprimer tour à tour et les molles langueurs et les exaltations passionnées du culte dionysiaque. Cette plus grande richesse de formes métriques^ tient-elle à ce que la partie conservée de l'œuvre d'Euripide est beaucoup plus étendue que ce qui nous reste de Sophocle? Peutêtre. Mais ne faut-il pas tenir compte également de la mobilité d'esprit d'un poète toujours en quête, dans ses drames, d'effets nouveaux ou variés, et aussi de l'habileté industrieuse d'un artiste qui connaît toutes les ressources de son art et ne veut en laisser perdre aucune ?

La parodos était moins astreinte que les stasima à des règles fixes. Si l'on s'en tenait au sens propre du mot, la parodôs aurait dû être toujours le morceau lyrique que le chœur chantait à son entrée, pendant

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