Patin, Tragiques grecs '^, I, p
préfèrent Aphrodite à Bacchus*. » Tirésias, un peu plus loin, cherche à expliquer par un jeu de mots, par une étymologie dans le goût de celles que de nos jours a proposées Max Muller, la légende de la naissance de Bacchus cousu dans la cuisse de Zeus^. Il y a surtout une scène des plus intéressantes oii Euripide a imaginé de mettre face à face Penthée et Bacchus qui a pris la figure d'un de ses prêtres, d'opposer le mécréant au dieu^ Penthée a l'incrédulité tenace : le récit qui lui est fait des miracles opérés par les Bacchantes ne le touche point, et il ne voit dans les transports des adoratrices du dieu autre chose qu'une maladie, une pure folie. Penthée, il est vrai, finit mal. Traqué comme une bête fauve par les femmes thébaines, il est mis en pièces des mains de sa propre mère Agave qui, dans son égarement furieux, le prend pour un jeune lion. Mais ce dénouement du drame était le dénouement même de la légende, dont il eût été difficile au poète de s'écarter. Il ne faut pas se hâter d'en conclure qu'Euripide ait voulu prendre parti contre Penthée ni approuver la vengeance du dieu. Quand Agave rentre en possession d'elle-même, elle a horreur de ce qu'elle a fait, et elle reproche à Bacchus le forfait où il l'a poussée. « C'est que vous aviez outragé un dieu », dit Bacchus. Et Agave, sur un ton d'indépendance qui trahit Euripide, lui répond : « Les dieux ne devraient pas avoir les mêmes
1. Vers 215. Cf., au vers 487, les insinuations relatives aux dangers moraux des fètcs de nuit.
passions que les hommes ^ . » Dans les Bacchantes, le poète, comme il lui arrive quelquefois, a donc fait plaider à ses personnages deux causes contradictoires : celle du mysticisme et celle de la raison. C'est la cause du mysticisme qui est le plus longuement et le plus fortement développée. La religion de Bacchus offrait à Euripide une source de beautés originales où il ne pouvait manquer de puiser : il est donc entré aussi avant que possible, avec une rare souplesse et une entière liberté, dans l'esprit des adorateurs du dieu. Mais, si chez lui le poète s'est passionné pour la religion dionysiaque, le philosophe a dû secrètement partager les sentiments de Penthée. En tout cas, il n'est nullement démontré qu'Euripide ait songé, sur le déclin de sa vie, à faire profession de mysticisme bacchique.
On ne voit pas non plus qu'il ait jamais été attiré par la secte orphique, qui comptait cependant, de son temps, de nombreux adeptes. L'âge oii a vécu Euripide est à la fois l'âge de la critique la plus hardie, des négations les plus audacieuses, et du sentiment religieux le plus actif. Cette activité va jusqu'à l'inquiétude. La religion ordinaire ne suffisant plus au besoin d'adoration dont beaucoup d'àmes étaient alors possédées, on quittait le grand jour du culte public pour se presser dans l'ombre des cultes mystiques. Quelle douceur pour la piété que de pouvoir fréquenter, à côté du temple banal, un petit sanctuaire privilégié ; que de se séparer du commun, de faire
i. 1347-1348. Cf. dans Hippolyte, v. 420, la réflexion critiqua da serviteur : « Il faut que les dieux soient plus sages que les hommes. »
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partie d'une société d'élus, d'assister à des cérémonies secrètes, de se créer ainsi, par des pratiques inconnues de la foule, des mérites exceptionnels ! La vision de l'autre vie, la terreur des enfers hantait les imaginations, avides d'un merveilleux nouveau. Pour se concilier les divinités d'en bas, que l'on se figurait redoutables, les mystères des Grandes Déesses d'Eleusis n'étaient pas assez : on courait se faire initier aux mystères orphiques de Bacchus.
Euripide s'est-il montré favorable à ces pieuses nouveautés? Pour l'affirmer, il serait difficile de se fonder sur les fragments du chœur que chantait, dans la tragédie des Cretois, une troupe de « prophètes' » du Jupiter de l'Ida. Bien que ces hommes y soient représentés comme suivant un régime de vie analogue à celui des Orphiques, puisqu'ils s'abstiennent de manger la chair des animaux, ils paraissent avoir été seulement attachés au culte mystique de Zeus Idéen, associé à celui de la Mère des dieux et à celui de ^\greus, le Bacchus crétois^
Dans les tragédies conservées, il n'y a que deux textes, très courts, qui se rapportent aux Orphiques, et ces textes ne sont pas un éloge. Le chef du chœur à'Alceste parle, avec un dédain tout philosophique, des ouvrages qui circulaient sous le nom du fondateur légendaire de la secte. Il s'est livré à de nombreuses études, et, contre la force souveraine de la Nécessité, M n'a trouvé, dit-il, aucun remède « dans les tablettes