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LA VIE ET LE CARACTÈRE DE l'ÉCRIVAIN i5
menées d'un œil curieux et clair. 11 jugeait, sans doute, que la politique de ses contemporains était une des formes inférieures de l'activité civique, puisqu'il n'y donna jamais une parcelle de son temps. Dans Athènes, où chacun était à son tour magistrat, prêtre, orateur, stratège, Euripide fut seulement poète. C'était en ce temps une nouveauté, qui dans nos sociétés modernes devait par malheur devenir presque une règle. Car il est le premier homme de lettres de l'Antiquité. Et cependant il n'avait pas les yeux fermés sur le cours quotidien des choses. Il était trop intelligent pour cela, et d'ailleurs son amour de toutes les formes de la vie humaine le lui défendait. Les autres parlaient à la tribune, même quand ils n'avaient rien de sensé à dire : lui, se servait du théâtre pour instruire, moraliser, émouvoir, surprendre.
Il concentrait en lui-même comme en un foyer sacré toutes les ardeurs de son âme, et ses drames lui suffisaient à les épancher. II vécut pour son art seul. C'était un homme réservé que les passions ne semblent pas avoir troublé i. Ici encore il diffère de Sophocle. Celui-ci prend de la vie ce qu'elle donne avec son aisance cou lumière et son sourire», l'autre dédaigne ce qu'elle lui offre, peut-être parce qu'il est plus difficile et plus ardent.
De tels hommes, choqués des incohérences et des laideurs, qui même dans l'Athènes du V siècle pouvaient être douloureuses, s'écartent d'ordinaire des autres hommes. Ils fuient les multitudes, ils désertent les villes. C'est ce que faisait Euripide. La solitude lui plaisait et le silence. On nous dit qu'il possédait dans l'île de Salamine, où on le fait naître, une retraite dans laquelle il demeurait volontiers 3. Peut-être en avait- il hérité de ses parents. Là était une grotte où il passait des journées entières. Elle était située en face de la mer, sur l'immensité
1. Cf. Nauck, De Euripidis vita, poesi, ingenio, p. xxiv. Excellente étude placée en tète de l'édition du poète.
2. Et naturellement il prête ses habitudes aux autres. C'esj; ainsi qu'il faut, à mon «ens, expliquer le mot de Sophocle rapporté par Athénée, XIII, p. 667 e. Cf. infra, chap, VII, s I .
3. Vita, 61 sqq. Cf. Aulu-Gelle, Noctes Atticae, XV, 20, 5, qui cite le témoignage de Philochoros.
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de laquelle l'œil se perdait. Dans ce rustique séjour il travaillait à ses drames, et s'inspirait du spectacle apaisant des eaux, du ciel. Plusieurs fois il nous a parlé de cette île, de ses vignes i, de ses abeilles a. On imagine aisément le poète dans ce lumineux décor. Son génie était clair comme l'air transparent qu'il respirait. Sa pensée avait tout le recueillement attristé de ceux qui s'isolent. Plus tard, cette grotte devint un lieu de pèlerinage pour les fervents des lettres et Aulu-Gelle la visita au second siècle de notre ère.
Si les faits qu'Euripide vit s'accomplir à partir de A3o, étaient peu propres à égayer sa mélancolie, d'autres ont voulu expliquer ditTéremment son humeur. On connaît les récits qu'on a faits de ses malheurs domestiques : ce sont probablement des bavardages : disons-en pourtant quelques mots.
Donc Euripide, à en croire ses biographes, aurait été un mari singuHèrement malheureux. U aurait d'abord pris pour femme Méhlo. Celle-ci l'aurait trompé avec un certain Céphisophon, qui devient, comme il est naturel, un collaborateur du poète3. Euripide l'aurait répudiée. Au lieu de s'en tenir à cette unique expérience, il aurait épousé ensuite Choerilé ou Choeriné. 11 n'aurait pas eu plus de chance avec sa seconde femme. La première était infidèle, la seconde avait des mœurs déplorables^. Et voilà, conclut-on, pourquoi Euripide était moroses. Voilà aussi pourquoi il a dit tant de mal des femmes. Il s'est vengé sur tout leur sexe des maUieurs personnels qu'elles lui avaient causés dans son double mariage.
La principale raison qu'on a fait valoir contre l'authenticité de ces faits, c'est qu'on n'a commencé de les raconter qu'après la mort du poète. La première allusion aux malheurs conjugaux d'Euripide se trouve dans les Grenouilles, dont le plan n'a pu être imaginé que lorsque celui-ci avait cessé de vivre. Or, est-il croyable qu'Aristophane ait attendu que son adversaire fut mort pour le bafouer comme il le fait? On avouera qu'il n'a pas l'habitude de le ménager ainsi.