Hélène, v. 711 sqq., v. 1187 sqq
5. Euripide ne croyait donc guère à la science, et Socrale avait les mêmes Idées que lui. Qu'a fait la science? Elle a amélioré le sort matériel de l'être humam Mais Socrate, qui était un maître de vie misérable, xaxoSatjxovt'a; âiôàaxaXoç {MémorabUs, 1, 6, 3), était mal disposé pour en prévoir et surtout pour en estimer beaucoup les résultats. Euripide faisait de même. iMais il s'attachait désespérément à 1 idée morale, Socrate aussi. C'est qu'en effet celte idée est inexplicable dans l'homme ; elle est ce que nous avons de meilleur en nous : elle est divine.
duperie? A celte question, qui contient toutes les autres questions, Euripide n'ose répondre ni oui ni non. Il a réfléchi; il se tait: le silence est la réponse du sage.
On comprendra facilement, après cette longue enquête sur la pensée religieuse du poète, où, sans même ménager les Immortels, il a cherché le vrai avec tant d'obstination, qu'il n*ait pas parlé avec beaucoup d'indulgence des pratiques religieuses de ses contemporains. Que pense-t-il de la prière, des sacrifices, de la divination, du droit d'asile? Quelques mots suffiront à l'indiquer.
Pour la prière, il n'a qu'une confiance très faible en son efficacité. L'homme qui est pieux supplie les divinités, parce qu'il se sent faible et qu'il les croit puissantes. Il suppose que la prière lui rendra favorable leur volonté, et qu'il peut ainsi leur faire violence jusqu'à changer pour lui le cours de la destinée. Et cette croyance, même illusoire, est bienfaisante. Quand le malheur nous accable, il ne nous reste souvent, pour nous aider à le supporter, que l'espérance d'en sortir. Si cette espérance nous abandonne, notre unique soutien nous abandonne aussi^.La prière sert précisément à entretenir l'espoir dans Fâme de celui qui souffre.
Mais il est nécessaire que la fin de ses maux arrive quelque jour. Si elle tarde trop, ou si elle ne vient jamais, l'homme pieux se gardera d'en faire la remarque. Il sait trop quel mal irréparable il ferait aux croyants, en dissipant d'un coup leur quiétude. Le spectacle de la
1. /. F. F., 977. — Je sais très bien que ce vers n'avait probablement pas lo sens gênerai que je lui prête, et qu'il signifiait sans doute qu'il vaut mieux ne rien dire quand on n'a rien à répondre. Cf. Sept contre Thebes, v. 6,9; Choéphores, v. 58a. Mais Il est impossible de ne pas être frappé du relief surprenant qu'il prend, si on l'isole du contexte, comme il en est isolé aujourd'hui. Qu'on me pardonne celte légère inexactitude. *
a. Troyennes, v. G81 sqq.
LES PRATIQUES RELIGIEUSES 2o3
douleur imméritée est déjà assez angoissant à lui seul, puisqu'il peut faire douter de la justice divine. Mais si on proclame que les dieux font souvent la sourde oreille aux supplications passionnées de ceux qui les invoquent, cette parole sera d'autant plus désolante que l'infortune qui l'aura suggérée sera elle-même plus douloureuse.
Reconnaissons donc que les plaintes d'Adraste, dont Thésée refuse un instant de soutenir la cause i, celles d'Electre, si déchue de son origine royale 2, ne nous émeuvent guère. Nous nous disons que si ces gens-là sont malheureux, ils ne le seront pas toujours. Gela nous tranquillise. Il n'en est pas de même des blasphèmes d'Hécube. Ils nous laissent incertains, décontenancés. Nous cherchons à justifier les dieux. Nous ne le pouvons.
Qui fut jamais plus digne de la compassion divine que la reine de Troie le jour où la ville fut prise? Sa fille, Polyxène, a été égorgée sur le tombeau d'Achille 3. Tous ses fils ont succombé sous les coups des Achéens, à l'exception de Polydore, qui sera tué bientôt en Thrace, s'il ne l'est déjà. De la troupe nombreuse de ses enfants, Cassandre survit encore, mais Talthybios vient de l'emmener dans la tente d'Agamemnon, où elle devra subir l'amour de son maître. Hécube reste seule, et son désespoir est si profond qu'elle tombe inanimée sur le sol. Le chœur des Troyennes s'empresse autour d'elle. Leur affection l'importune. Elle veut rester avec sa douleur. Par habitude, et à son âge Thabitude est une maîtresse impulsive de toutes les actions, elle appelle encore les dieux à son aide. Puis, s'arrêtant aussitôt ; « J'invoque là de médiocres auxiliaires, dit-elle, mais quand les mortels sont malheureux, ils prient la divinité : c'est là un geste décent 4. » On trouvera peut-être que cette justification de la prière est assez inattendue et plutôt faible. A la fin du drame, devant le spectacle poignant de son palais et de la ville, qui s'effondrent dans les flammes, Hécube a encore le même cri et la même réticence : « 0 dieux, gémitelle, mais pourquoi les appellerais -je? Jamais ils n'ont entendu mes appels 5. » C'est son dernier mot avant la lamentation finale. Il est saisissant.