MÉNÉLAS 22S
des choses lointaines, quand ils s'endorment, pleins de jours, dans le dernier sommeil, c'est dans les Champs Élysées ou parmi les constellations éclatantes que cette admiration va naturellement les placer i.
Chez Euripide, pour lequel les choses ne pouvaient avoir ni ce recul ni ce lointain, l'entrevue des deux époux, au milieu même des ruines de Troie qui s'effondre, n'a pas de grandeur. Le cadre seul est tragique, la scène ne l'est pas. Les personnages qui se meuvent en ce douloureux décor ne disent rien que d'ordinaire. S'ils se rencontraient dans une rue d'Athènes, après une brouille un peu forte, leur aspect extérieur changerait à peine et leur âme serait presque identique. Ils ne voient donc pas les murailles et les temples qui s'écroulent? Ils n'entendent pas les plaintes des blessés, des mourants, les cris des vainqueurs, les hurlements des femmes? Cette ville qui brûle, quelle torche monstrueuse pour leur nouvel épithalamel Mais leur âme n'a rien qui rappelle celle de Néron. Ils sont plus simples.
Comme un amoureux, courant à un rendez-vous, respire avec délices l'air d'une journée radieuse, Ménélas trouve au soleil, en ce jour où il va rejoindre sa femme, une clarté plus brillante que d'ordinaires II est gai, il marche d'un pas allègre : il est enfin vengé. Car il a la prétention de nous faire croire que, s'il a renversé la ville, ce n'est pas pour reprendre Hélène, c'est pour punir Paris. Mais, puisque l'amant est mort, que vient faire le mari au milieu des décombres ? Pourquoi cette hâte, cet empressement? Si, par honte du désir qu'il a de l'objet aimé, il s'ingénie à se donner le change sur ses vrais sentiments, cela le regarde. Peut-être essaie-t-il de les affubler d'un air héroïque, pour accroître le plaisir qu'il aura bientôt à les satisfaire. Être sensuel, et passer pour un époux qu'a guidé seulement l'âpre désir de la vengeance, c'est un double profit. En tout cas, ce pitoyable ravageur de villes aurait, sans doute, épargné leurs murailles, si elles ne l'avaient trop longtemps privé de la possession de sa femme. La voici devant lui 3. Ménélas est libre de faire ce qu'il voudra
I. Odyssée, IV, v. 563 sqq. Cf. Hélène, v. 1C76 sqq. ; Oreste, v. i635sqq., v. 1673 sqq. «. Troyennes, v. 860 sqq. 3. Ibid., V. 895 sqq.
d'elle. Ses compagnons d'armes, qui le connaissent, lui ont, dit-il, donné tout pouvoir sur la captive, même celui de ne pas la tuer». 11 a si peu compris l'ironie de leur permission, qu'il déclare sans malice vouloir en user. Il ramènera sa femme dans sa patrie. Plus tard, il songera à la punir. On le voit, par cette déclaration débonnaire, il tient à nous rassurer d'avance. Si jamais nous avions eu des craintes sur le résultat de l'entrevue, — qui, après tout, n'était pas sans péril pour la coupable, surtout dans les premiers instants, — nous ne pouvons plus en avoir. Nous sommes tranquilles. Tout ira en douceur. Le mari ne fera pas d'esclandre.
Des esclaves ont amené Hélène sur la scène. Ménélas leur avait ordonné de la traîner par les cheveux. Ils ont préféré la porter doucement dans leurs bras. Et pour plusieurs raisons ils ont bien fait d'agir ainsi. D'abord, la chevelure d'Hélène était une parure de sa beauté, et elle y tenait fort. Euripide a eu soin de nous le dire ailleurs 2. Ensuite, en de telles circonstances, il est toujours prudent pour des serviteurs de ménager l'avenir. L'être faible et inquiet (Hélène était-elle inquiète?) qu'ils tenaient dans leurs bras, ils sentaient bien sa force infinie. Ils n'avaient qu'à regarder son visage. Ils se disaient que leur vie de demain était à la merci du moindre des caprices de la captive. Ce n'était pas le moment d'être brutal.
Déposée à terre, Hélène, au milieu de tous ces gens en armes, joue d'abord la frayeur. Elle se dit épouvantée par ce qu'elle voit. Mais, toujours adroite, elle veut savoir ce que Ménélas pense d'elle. Pour le lui demander, elle se fait humble, presque suppliante : u Je suis à peu près sûre que tu me détestes, » dit-elle ; « laisse-moi cependant te questionner : toi et les Grecs, quel sort me réservez- vous 3? »
Un peu déconcerté par la précision de la demande, flatté de voir la coupable à ses genoux, le mari hésite à répondre. Il ne sait pas luimême ce qu'il va faire : tout dépend de sa femme 4. Il tient cependant à lui paraître redoutable. Il sent qu'il est maître d'elle, qu'il a sa vie dans ses mains, que cela lui donne l'avantage. Bien qu'il aspire à être clément, il ne veut pas lui pardonner trop vite. Il répond donc que rien n'est encore décidé à son sujet, et, sans doute, sur un