‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 212 sur 362 · Hélène, v. iioa sqq · texte numérisé non relu

Hélène, v. iioa sqq

HELENE, TYPE DE FEMME SENSUELLE ET PERNICIEUSE a/jQ

ses pieds la folie enragée des hommes, eUe revient à des idées plus saines et se dépouiUe de son auréole. Ce n'est pas cependant un être conçu dans un esprit opposé à l'Hélène homérique qu'Euripide nous montre. Il lui plaît seulement de faire d'elle une créature ordinaire, une contemporaine. Elle a encore pour Cypris de la tendresse, puisqu'elle est femme I, mais elle impose une mesure aux plaisirs que la déesse lui donne : elle est économe en amour, elle le ménage, elle entend n'en prendre juste que ce qu'il faut, et surtout rester maîtresse d'elle-même : c'est, on peut le dire, la morale des gens mariés qu'elle représente, sa médiocrité bourgeoise, son terre-à- terre». Si cette conception paraît un travestissement et presque une profanation, n'oublions pas qu'elle est en harmonie avec les idées générales que le poète concevait des choses. Sur la guerre, sur la noblesse, sur les honneurs, sur tout ce qui brille et fascine les regards de la foule, il ne pense pas autrement.

Après l'exaltation vient la lassitude. Personne n'y échappe. Si la légende primitive d'Hélène reste belle, c'est parce qu'elle divinise la puissance du désir et qu'elle lui soumet tout. Mais, à un âge plus rassis, on s'aperçoit que cette légende est cruelle, et l'on s'en détourne. A une gloire qui coûte si cher, comme presque toutes les gloires, on préfère une obscurité inoffensive. On se dit que la douleur est au moins aussi sacrée que l'amour et qu'il n'est pas nécessaire, pour que deux êtres s'unissent, d'accumuler tant de cadavres. Les victimes n'ont-elles pas, autant que l'idole aux pieds de laquelle elles expirent, le droit de vivre? Ainsi l'Hélène homérique, si l'on regarde les ruines amoncelées autour d'elle, se change en une sorte de monstre. On cherche à la rendre moins horrible, et on fait bon marché de sa grandeur, pourvu qu'elle devienne plus humaine.

Oublions cette conception. Elle n'a été qu'un caprice pour Euripide, 'et il ne s'y est pas arrêté plus de deux ou trois ans. L'autre Hélène, celle qui n'a de commun avec la première que le nom seul, a eu dans son

1. Se souvenir de l'aveu d'Hermîone, Androniaque, v. a^i. a. Cf. Hippolyle qui se voile, fragm. 4a8.

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esprit une existence plus durable. On l'aperçoit souvent dans son œuvre, où sont épars les traits avec lesquels il l'a dessinée. Réunissonsles. Nous donneront-ils une Hélène homérique? Assurément non. Les êtres imaginaires ont une vie véritable. Ils se transforment avec les idées de ceux qui les créent. Hélène sera donc rajeunie; ce sera la femme pernicieuse, telle qu'on la conçoit d'après la réalité contemporaine. Voyons ce qu'était au V siècle cet être malfaisant.

Hélène fut séduite par Paris. Cette séduction, Euripide nous a-t-il expliqué comment elle eut lieu? La femme qui a donné sa foi à un mari et vit avec lui jusqu'au jour où elle le quitte brusquement parce qu'un autre amour s'est emparé de son cœur, ou plus souvent parce que, n'aimant pas celui auquel on l'a unie, la vie qu'elle mène la désespère et finit par l'afToler, voilà un thème dont les variations sont si multiples, que le nombre presque infini de ceux qui l'ont traité ne Ta pas encore épuisé. Euripide, qui nous a fait de Phèdre une peinture si douloureuse, l'a-t-il au moins soupçonné ? Cela est possible. Mais, comme il n'a pas l'esprit d'un moderne, l'adultère d'Hélène et les causes qui le lui ont fait commettre, ne lui ont pas paru dignes de son attention ni de la nôtre.

n dit seulement que lorsqu'elle aperçut le fils de Priam, tout resplendissant d'or, elle perdit la tête. Le palais de son mari ne satisfaisait pas ses besoins effrénés de luxe. Pour elle, la ville de Lacédémone n'était pas assez vaste, et les roseaux de l'Eurotas ne suffisaient pas à l'embellir. Elle espérait vivre en Phrygie dans l'opulence et dans les délices i. Elle profita d'une absence de Ménélasa. Elle se laissa enlever par Paris.

C'est donc la richesse qui l'a séduite, et le mythe de Danaé se réalisa une fois encore. Sans doute, l'amant était beau 3, puisque tous les amants sont tels. Mais, dans l'œuvre de séduction, cette beauté n'apporta point de raison décisive. L'argent seul fit effet. Il fut plus fort que la vertu d'Hélène : eUe céda devant lui. Et, chose curieuse,

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