CHAPITRE VI
La condition humaine.
I. L'enfance. Les enfants dans Euripide. Sympathie qu'il leur porte. IJ. L'âge mûr. Idées du poète sur la vie humaine.
III. La vieillesse. Les vieillards chevrotants d'Euripide. Ses regrets quand il se sent
vieillir.
IV. La mort. Idées homériques, traditionnelles. Idées philosophiques. — Un mot
sur le suicide.
Si Ton essayait de rassembler, en lisant les tragédies de Racine, les idées qu'il a eues sur la vie, on risquerait de n'arriver qu'à un résultat médiocre, tant la convention classique a mis d'obstacle à sa franchise. Il n'en est pas de même pour Euripide. Il est très facile, en sachant s'y prendre, de découvrir ce qu'il pensait de Texistence humaine, de ses incertitudes, de ses mécomptes, de ses joies. Cela tient à ce qu'il conçoit la tragédie comme une œuvre personnelle, qu'il se soucie peu de la convenance dramatique et qu'il soulève souvent le masque de ses personnages, pour nous adresser lui-même la parole: défaut véritable pour qui n'étudie que le dramaturge, et qualité précieuse pour qui veut connaître son âme.
La vision du poète est morose, non parce qu'il fait des tragédies, où les catastrophes sont obligatoires, mais parce que, dans son examen pensif des choses, il est surtout frappé de leur instabilité et de leur désordre. Bonheur, malheur, rien ne dure. La vie est un songe qu'il est difficile de comprendre. A-t-elle un sens? Sommes -nous le jouet d'une puissance perverse, qui nous ait donné le goût de la règle pour se moquer, au milieu des heurts incessants qui nous assaillent, de notre désarroi et de notre plainte? Mais nous souffrons. Vivre, c'est souffrir. Cela dure un temps incertain. La mort arrive. Nous allons tous nous y perdre, inconscients.
Telle est, très brièvement résumée, l'opinion d'Euripide. Son œuvre
exhale un amer parfum de désenchantement qui surprend et fait réfléchir. Sophocle n'a pas ces idées sombres. 11 nous demande seulement un peu de patience, pour éprouver notre foi. Chez lui, tout finit par s'arranger, et son Œdipe meurt consolé. Dans Euripide, le douloureux vieillard, au milieu des cadavres amoncelés de sa femme et de ses fils, prend le chemin de l'exil, sans rien comprendre à sa destinée. Il a un mouvement de révolte très court. Il ne pleure pas: les larmes sont inutiles >. Impassible, il s'en va. Il semble persuadé que les dieux sont des êtres cruels qui s'amusent à entendre gémir les hommes, et il veut les priver de ce plaisir.
Depuis que les hommes se perpétuent, tout a été dit sur les joies et les peines que les enfants leur causent. Il serait donc excessif de demander rien de bien nouveau à Euripide en un sujet où la banalité est si ordinaire, que c'est déjà être original que de l'éviter. S'il a dit, comme bien d'autres, que la naissance d'un enfant était la plus grande joie de l'homme a, il a aussi affirmé qu'on devrait regarder sa venue au monde comme une cause de deuil 3. Car si le nouveau-né prolonge la vie de celui qui l'a engendré, comme le père et l'enfant, après une suite plus ou moins longue de jours mélangés de joie et de douleur, sont voués tous deux à disparaître, la mort sera toujours la plus forte et l'humanité aussi misérable.
Avoir des enfants, c'est multiplier ses chances de bonheur; c'est aussi multiplier ses risques de peine. On souhaite leur naissance ^. On dit aussi qu'il vaut mieux ne pas en avoir 5. Car, à côté du tressaillement attendri que chacun ressent à la vue du nouveau-né, Euripide n'a pas oublié les soucis que causent ces êtres faibles et chers, la peine quelquefois inutile qu'on prend à les bien élever, les travaux et les privations auxquels on se soumet pour leur laisser quelque aisance, surtout la douleur aiguë que l'on éprouve s'ils viennent à