Barrés, Le Jardin de Bérénice, chap. XI
LA MORT agg
Oui, sans doute, et cette définition de la mort est bien consolante; seulement, elle ne nous apprend pas grand'chose. La pensée subsistetelle dans l'être qui disparaît? A-t-il conscience de ce qu'il fut? Ignore-t-il ce qu'il a été, comme le nouveau -né ignore l'être qui le forma? Conserve-t-on dans la mort un ressouvenir de la vie, ou bien la pensée se dissout-elle, comme le corps qui se décompose?
Devant ce problème, les Grecs n'avaient pas nos angoisses. La mort teinte d'une nuance maladive une grande part de la littérature moderne. Elle glisse un désespoir inavoué dans les âmes. Elle donne une hâte brutale à jouir des plaisirs. Elle inspire un obscur découragement qui tarit la source vive des énergies. Elle fait naître du mépris pour la vie, et ce mépris engendre à son tour une foule de perversités dans les sentiments naturels : dédain et pitié de l'amour, crainte superstitieuse de la souffrance, dureté hostile pour toute tendresse. Car à cette crainte désolante la rehgion est venue se mêler. Elle y a ajouté l'horrible contrainte du surnaturel et du mystère. La terreur dont parle Lucrèce s'est étendue une seconde fois sur le monde. La mort est devenue la maîtresse de la vie : n'a-t-on pas inventé cette formule monstrueuse, que la vie n'est donnée à l'homme que pour bien mourir? Pascal, en se conformant à cette règle, a presque perdu la raison.
Les Grecs gardaient la leur, en face de la mort, et elle restait alerte. Ils n'avaient pas, comme nous, ces arrêts subits de la pensée qui s'épouvante et se cabre au bord du gouffre. Socrate parle de sa fin avec une sérénité qui nous paraît divine. C'était le terme inévitable qu'avaient assigné à sa sagesse les dieux cléments. Il mourait sans effort, sans hâte. La source de sa vie allait se perdre dans la mort, comme se perdent dans la mer les eaux d'un fleuve tranquille.
Puis, la pensée de ceux qu'il laissait derrière lui ne le tourmentait pas outre mesure. Car les anciens n'ont pas aimé la vie comme nous le faisons. Ils avaient le cœur un peu fermé aux affections tendres : ce sont celles justement qui rendent la vie « si cruelle et si douce » » ; celles aussi, quand nous devons prendre congé d'elle, qui nous causent tant de déchirement. Sans doute, les adieux d'Admète et d'Alceste ressemblent beaucoup à ceux que se font aujourd'hui deux