CONTRADICTIONS SI R LES FEMMES
déclamer? L'Antiquité a prétendu, on le sait, que des chagrins domestiques avaient aigri son caractère et qu'il avait pris les femmes en aversion. L'affirmation est gratuite et l'expHcation insuffisante. Je laisse de côté l'histoire de son double mariage, qui n'est visiblement qu'une fable. D'autre part, il n'est point prouvé que la femme d'Euripide ait été infidèle. Les faits mêmes, si l'on en peut juger après tant d'années, lui paraissent favorables, et elle a été sans doute calomniée. Puis, est-ce une raison, si un époux a eu des malheurs, pour qu'il soit animé d'une haine aussi vive à l'égard de la moitié du genre humain? Détester une femme n'est pas les détester toutes. Un mari infortuné sait bien qu'il n'a pas épousé tout le sexe féminin. Mille exemples pourraient être cités, à commencer par celui de Molière, qui prouvent que dans ce douloureux mécompte on sait encore faire des distinctions. Donc, de quelque côté qu'on l'envisage, l'explication de l'Antiquité n'a pas de valeur. Cela a été reconnu depuis longtemps.
Il faut chercher ailleurs les raisons de cette acrimonie. Un fait général nous mettra sur la voie. On a remarqué souvent dans ce livre qu'Euripide mélangeait à chaque instant le présent et le passé, et qu'en décrivant les mœurs des personnages héroïques, il n'oubliait jamais celles de ses contemporains. Mais tous les poètes ne l'ont-ils pas imité sur ce point? Racine, quand il imaginait sa Phèdre, son Andromaque, son Hermione, avait-il la prétention de faire revivre des êtres morts, et de nous les montrer tels qu'ils avaient été? Il n'aurait intéressé que les antiquaires. Goethe, en écrivant son Iphigénie, croyait sans doute faire une œuvre grecque, et comme il était excellent helléniste, comme la langue et la métrique de son pays se prêtent aisément à l'imitetion antique, sa tragédie peut faire un instant Ulusion; mais, par bonheur pour lui, son héroïne est allemande par les rêveries où elle se plaît, sa tendresse profonde pour les siens, son mystique amour de la nature, du ciel, des étoiles. Or, ni l'un ni Fautre de ces écrivains n'ont critiqué les femmes. C'est donc qu'au temps d'Euripide elles avaient des défauts qu'elles perdirent plus tard. Et, comme l'être humain reste au fond identique à lui-même, n'est-il pas à supposer que des circonstances extérieures avaient eu momentanément sur elles une influence assez forte pour altérer leur nature morale, ou même la défigurer? En d'autres termes.
800 EURIPIDE ET SES lof.ES
la vie que les femmes menaient à Athènes était-elle conforme à leur délicatesse, à la finesse primesautière de leur intelligence, au besoin d'afTection, de tendresse, de dévouement, qui est au fond même de leur cœur et qui est presque la raison unique de leur vie? Voilà ce qu'il faut d'abord élucider.
Or, on le sait, le rôle que jouait la femme dans la société attiquc était singulièrement effacé. Certains faits sont si remarquables qu'on ne peut s'empêcher de les citer.
Quand Périclès prononce l'oraison funèbre des guerriers qui ont succombé pendant la première année de la guerre contre Sparte, il cherche à consoler ceux qui ont perdu quelqu'un des leurs. 11 mentionne les pères, les fils, les frères de ceux qui ne sont plus. Les veuves des morts, qu'on s'attendrait à trouver en tête de Ténumération, ne sont citées que les dernières. Il semble même qu'il fasse une concession en s'adressant à elles. Volontiers, il les oublierait. Son éloquence impérieuse ne sait pas s'adresser à celles qui pleurent. Pas un mot de pitié, des maximes, une raideur sèche, presque indifférente:
(( S'il me faut aussi parler des femmes qui vont maintenant vivre dans le veuvage, quelques mots résumeront toutes les vertus qui leur conviennent ; si vous ne vous montrez en rien au-dessous des qualités de votre sexe, votre gloire sera grande. Le mieux est de n'obtenir, ni en bien ni en mal, aucune célébrité parmi les hommes i. »
Quelques instants après, il congédie d'un geste glacé tout le peuple en deuil : « Puisque chacun a payé son tribut de larmes à ceux qu'il a perdus, retirez-vous». » Mais, dans cette foule, n'y avait-il pas des femmes qui avaient enfanté les corps de ceux qu'on brûlait P Les mères des morts, où sont-elles? Périclès ne leur parle pas. Il ne les a pas vues. Il s'adresse aux pères, aux frères, aux fils, aux veuves, et il oublie les mères! Il n'a donc pas entendu leurs sanglots? Vraiment, si la transcription de Thucydide est exacte, l'omission de Périclès est bien surprenante. S'il faut l'attribuer à l'historien, elle n'est guère moins significative.
î. Thucydide, II, 45, a.
a. Jbid.f II, 46, a.