Suppliantes, v
DANGER QUE LES ORATEURS FOKT COURIR A l'ÉTAT 3-i
rence, sont le plus souvent des êtres besogneux que les prodigalités et la paresse ont ruinés, gens d'autant plus redoutables que, pour se refaire à l'insu de tous une fortune, ils ont intérêt à ce que les choses publiques aillent mal, afin de profiter du désordre général pour pêcher en eau trouble'» ? Si l'on était sensé, plus un homme parle bien, plus on se méfierait de lui. C'est le contraire qui arrive. Au lieu de juger les orateurs d'après leurs actes et d'après leur vie, le peuple les juge d'après ce qu'Us disent. Il a tant de plaisir à entendre des phrases bien tournées, qu'il semble les imposer à ceux qui s'adressent à lui, et elles ont tant d'efi'et sur son esprit, qu'il ne donne raison aux gens qu'autant qu'ils savent en faire».
Cléon, dont le témoignage ne saurait être suspecté, disait de même à ses concitoyens, qu'ils étaient les esclaves de leurs orateurs. Au lieu de juger les actions en elles-mêmes, ils les appréciaient, affirmait-il, d'après les phrases qu'elles inspiraient. Ces actions n'étaient estimées bonnes ou mauvaises qu'autant que les discours où on les leur exposait étaient tels eux-mêmes. Les Athéniens devenaient donc, par une perversité de l'intelligence qui n'est pas aussi rare qu'on peut le penser, spectateurs des discours et auditeurs des actions. Thucydide sentait peut-être que son antithèse, trop concise, était un peu obscure, car il faisait ajouter à Cléon : « Vous examinez la possibilité des événements futurs d'après les belles paroles qu'ils font imaginer, et les actes passés, vous les jugez non d'après le fait qui se voit, mais d'après ce que vous en entendez dire... Vous cherchez, pour ainsi parler, à vivre dans un autre monde que celui où nous sommes. Vous ne raisonnez pas comme il faut sur la réalité. En un mot, les beaux discours vous causent une volupté irrésistible, et quand vous siégez dans l'assemblée, vous ressemblez plus à des spectateurs de sophistes qu'à des citoyens délibérant sur les intérêts de la cité3. »
Ces vigoureux reproches ne sont-ils pas identiques à ceux qu'Euripide a formulés en passant? Le poète et l'historien sont d'accord. Voilà donc ce qu'était Athènes à la fin du V siècle. Une ville où l'activité politique est faussée, parce que l'action de la parole y est trop forte. Les rêves deviennent une réalité, s'il plaît à un orateur de les