LA PATRIE ATHÉNIENNE
il y eut jamais un peuple qui ait eu le droit de penser de la sorte, n'est-ce pas celui d'Athènes, à en juger par la place privilégiée et chère que tient aujourd'hui la cité de Pallas en notre pensée? Quand on mesure du regard le rayon lumineux que cette cité projette dans l'histoire, la prétention du poète, banale et quelquefois dangereuse chez certains peuples contemporains, est noblement justifiée : c'est peut-être même la seule fois que le patriotisme ne se soit pas fait d'illusion.
Mais pourquoi Euripide a-t-il ajouté ce qui suit? Pourquoi dit-il que les Athéniens sont nés du sol qu'ils habitent? Est-ce parce que le peuple le croyait, et qu'au théâtre il n'est pas mauvais de lui parler le langage auquel il est habitué? On regrette qu'à des raisons aussi solides soit mélangé un argument aussi faible. Et en faisant cette critique, on n'est ni injuste, ni moderne. Si Euripide a tort de parler ici d'autochthonie, ce n'est pas parce que la chose a vieilli, c'est parce qu'il n'y croit pas". "^
On aime par raison. On aime aussi par plaisir. Notre patrie nous est tendrement chère à cause de sa générosité naturelle, de sa gloire, de ses malheurs, de ses fautes même qui ne sont pas toutes haïssables. Est-ce seulement parce qu'elle est telle, que nous avons tant de joie, après une longue absence, à la revoir? N'est-ce pas aussi parce que son aspect extérieur nous cause un plaisir irrésistible par l'harmonie souriante des paysages, leurs lignes souples, leurs lointains finement voilés, leurs horizons cléments? Ne nous laissons-nous pas séduire par la beauté qui lui est propre ? Ce charme que nous éprouvons à regarder notre pays, est-ce qu'un Grec en regardant le sien l'éprouvait aussi? Avait-il des yeux assez aigus pour discerner ce qu'il y avait d'original dans le spectacle lumineux et clair qu'il lui offrait? Le comprenait-il, en un mot, et pouvons-nous avoir une idée de ce qu'il ressentait au fond de lui-même, en le contemplant?
Ce qui frappe le plus un étranger, quand il arrive dans l'Attique,
I. Ion, V. 542. — Meineke, Nauck, Wilamowitz placent VÉrechthée vers 420. La date de l'/on est très incertaine. Entre VÉrechthée et l'/on, la pensée d'Euripide se seraitelle modifiée? Mais ne lui est-il pas arrivé bien des fois d'émettre des idées qui lui soient étrangères? A plusieurs reprises, il a mentionné celte autochthonie. Cf. Médée, V. 8a5 (Weil).
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c'est la limpidité de l'atmosphère, plus grande qu'en aucune autre contrée du monde grec : les nuages sont rares au-dessus d'Athènes et Fair, très sec, y est d'une transparence célèbre.
Elle avait été remarquée par Euripide. Il avait vu autour de lui que les couches basses de l'air, celles qui rasent le sol, avaient une pureté aussi nette que celles du firmament. 11 disait donc que les fils d'Érechthée marchaient avec délices à travers l'élher brillants c'est-àdire, si l'on comprend bien sa pensée, que les Athéniens vivaient et se remuaient à la surface de leur pays éclatant, comme dans les flots de la lumière du ciel.
Cela est exact. En nos contrées sur lesquelles flotte presque toujours un peu de vapeur d'eau, les objets sont à distance couverts d'un voile d'autant plus épais qu'ils sont eux-mêmes placés plus bas. Ici, il n'en est rien. Posées à terre, suspendues dans la blanche lumière, les choses ne sont jamais baignées dans une buée grise qui les déforme.
Euripide vantait aussi à ses concitoyens leur ciel heureusement tempéré, qui ne connaissait ni l'ardeur enflammée des étés, ni la rigueur des hivers. 11 assurait que les meilleures productions de l'Hellade et de l'Asie étaient recueillies sur cette terre privilégiée. II disait enfin qu'elle avait un charme contre lequel on ne pouvait se défendre a.
Pour lui 3, comme pour les autres, Athènes était donc la cité brillante. L'épithète, depuis un dithyrambe de Pindare^, était devenue presque obligatoire, et Aristophane avait le courage de s'en moquerS. N'est-ce pas cependant celle qui convenait excellemment à la ville de Pallas, à cause même de son clair soleil et de son auréole? Et aujourd'hui, quand nous songeons à l'éclatante cité, n'est-ce pas encore celle qui vient la première à notre pensée?
A la vision précise des choses, Sophocle ajoutait un élément surnaturel, et les blancs oliviers de Golone s'illuminaient dans ses vers de
I. Médée, v. 827 sq. Cf. Gomperz, Les Penseurs de la Grèce, 11, p. 34 sqq. a. /. F. F., 981. Je conserve ôiXeap e/ovts; au dernier vers.
3. AlcestCf V. 45a; Troycnnes, v. 8o3; Iphig. en Tauride, v. i i3o.