LES ANACHRONISMES
la peinture du passé il mélange toujours celle du présent, et que, bien loin d'avoir l'impassibilité sagace de l'antiquaire, il est presque aussi passionné qu'un journaliste, tout son théâtre est rempli de détails que la vie, que la sensation du moment lui ont suggérés». Ces détails, sur le fonds immuable du passé, font quelquefois des taches éclatantes. Ailleurs, ils sont moins visibles : il faut un peu d'attention pour les découvrir. Mais jamais trame n'a été tissée d'éléments plus divers.
Tantôt, les disparates sont voulues et aujourd'hui même elles nous choquent. Est-il naturel de supposer, par exemple, qu'à l'époque d'Érechthée la bataille de Salamine était déjà brodée sur une tapisserie ^P La flatterie adressée à l'orgueil athénien est vraiment un peu forcée.
Ailleurs, au temps du vieux Cadmos, Dionysos, qui arrive àThèbes, nous dit quels pays il a traversés dans son fabuleux voyage. Il part de la Lydie, où il a été élevé, et, sans se soucier beaucoup de la ligne droite, il traverse la Phrygie, la Bactriane, la Médie, l'Arabie. Malgré la rapidité fulgurante de sa course, en longeant les côtes de la mer, il a le temps d'admirer la multitude des cités qui dressent leurs blanches murailles sur le rivage. Les Grecs et les Barbares, nous dit-il, y sont confondus 3. Mais ne sait-il pas que les colonies grecques d'Asie n'ont été fondées que bien après son voyage?
La faute est déjà moins grave que la précédente. Il en est à peu près de même en cet autre passage où Ménélas affirme que l'armée qu'il conduisit à Troie, il la commandait non en roi qui impose son autorité par la force, mais en chef librement accepté par la jeunesse hellénique 4. Nous pardonnons volontiers à un Atride de parler comme un des dix stratèges d'Athènes, élus chaque année, à mains levées, par ceux qu'ils devaient commander. Et il n'est pas certain que la majorité des spectateurs ait senti l'inconvenance de ce langage.
D'autant plus qu'en attribuant à un héros de l'épopée les habitudes de ses concitoyens, Euripide était sûr d'être plus aisément compris par eux. Il prenait soin de ne pas les dépayser. Ils retrouvaient sur la scène
I. Ces anachronismes n»ont pas tous échappé aux lecteurs anciens. Ils disent qu Euripide confond des époques différentes et attribue à des personnages héroïques le langage de ses contemporains. Mais il est rare que ces scholies se trouvent aux passages caractéristiques. Voir i Index analyticus de Schwartz, Scholia in Euripidem II, p. ao/l sq. '^ '
a. Ion, V. II 58 sqq.