‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 5 sur 362 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. La vie et le caractère de l'écrivain. II. Son œuvre et ce qu'il nous en reste.

On ne peut avoir la prétention, quand on étudie un écrivain grec, de faire ce que nous appelons aujourd'hui sa biographie. Notre science de l'Antiquité, qui nous suffît pour lire les livres qu'eUe nous a laissés, ne nous permet presque jamais de connaître les hommes qui les ont écrits. C'est ici que notre curiosité, devant tant de témoignages contradictoires, enfantins et ridicules, hésite incertaine, dépaysée. L'œuvre est devant nos yeux, plus ou moins intacte, mais le visage de celui qui la composée est effacé. Cette œuvre prend ainsi un caractère impersonnel, qui la grandit peut-être, mais qui risque aussi de la fausser.

Gardons -nous d'oublier que ces anciens furent des modernes pour leurs contemporains. Ils n'ont pas vécu isolés dans leur cité. Au contraire, ils ont eu les opinions, les préjugés, les haines de leur temps : ils ont frémi de la vie commune. Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on veut les comprendre. Au lieu donc de les lire comme des êtres morts et de les étudier comme on étudierait les ossements d'organismes disparus, il faut imaginer ces hommes ardents et passionnés.

Mais s'il est difficile de reconstituer dans leur ensemble les détails de la vie antique, la tâche devient impossible quand il s'agit de celle de l'individu. Quelque grand qu'il ait été, il est disparu. Nous n'apercevons plus sa trace. C'est pourquoi nous recommençons et recommencerons longtemps encore les Uvres que nous écrivons sur les anciens. Et si nous savons d'avance que nos efforts seront insuffisants, nous pouvons du moins nous dire qu'ils ne sont pas tout à fait

inutiles. Car, pour parler d'Euripide, si nous le comprenons aujourd'hui mieux qu'on ne le faisait avant nous, mieux même que ne le comprenait au xvir siècle Racine, qui savait déjà si bien le lire», notre intelligence de l'écrivain grec paraîtra sans doute imparfaite au jugement de ceux qui nous suivront. C'est la règle et nous n'y échapperons pas. 11 est vrai que dans l'avenir nous ne serons dépassés qu'à ^use, en partie, des efforts que nous aurons faits nous-mêmes.

Ainsi, nous ne savons guère quelle fut la vie d'Euripide. Elle est trop éloignée de nous, pour que nous puissions en imaginer le détail avec quelque vraisemblance. On en a parlé souvent dans l'Antiquité, mais sans discernement et sans aucune critique a. Nous n'avons pas cependant le droit de négliger ce qu'on en a dit. Les témoignages des contemporains, surtout ceux d'Aristophane, doivent être discutés avec soin. Si on sait les comprendre, ils ne sont pas toujours inutiles. Quant aux allusions qu'Euripide a pu faire à lui-même dans ses œuvres, bien qu'il soit le moins impersonnel des tragiques grecs, ces allusions sont rares et toujours très enveloppées.

Selon la tradition générale, le poète serait né le jour de la bataille de Salamine3, vers la fin du mois Boédromion, 48o. C'est plutôt une légende littéraire qu'un fait précis. Car si l'on fait naître Euripide dans l'île célèbre où sa mère, dit-^on, s'était réfugiée et le jour même de la défaite navale de Xerxès, c'est pour le rapprocher d'Eschyle, qui combattit les barbares sur une trière athénienne, et de Sophocle, qui le soir du combat conduisit, à seize ans environ, le chœur de victoire. Mais l'histoire n'est jamais si belle et le synchronisme paraît trop

I. Il Ta prouvé en écrivant ses pièces, et aussi en annotant deux éditions d'Euripide, une des Aides (Venise, i5o3, editio princeps) et une autre de Paul Estienne (Genève, i6oa). Ces notes marginales, dont on n'a conservé qu'une partie, sont encore nombreuses, surtout sur la Médée, VHippolyle, les Bacchantes et les Phéniciennes. Pour des Français, elles valent bien les scholies des manuscrits anciens. Voir le volume Vf, p. a53 sqq., des Œuvres de Racine de P. Mesnard.

3. Surtout dans la Vita, imprimée en tête de l'édition de Nauck, qui est l'édition courante (Teubner). C'est celle qu'à moins d'indication contraire je cite toujours. — Schwartz (Scholia in Euripidem, a vol., Berlin, Reimer, 1887 ®^ *^90 distingue dans la Fi'^a jusqu'à six morceaux différents.

3. Vita, ligne a sqq., 18 sqq. (Nauck). — Diogène Laërce, II, 45. — Hesychii MiUsii fragmenta, dans les Hist. Graec. fragm. de Mûller, IV, p. i63, a6. — Plutarque, Quaest. convivales, VIII, i, 3. — Suidas dans son article sur EOpiici'S/jc.

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