LE PATHÉTIQUE. SES DIFFÉRENTES SORTES
Ici, Andromaque dit à son fils le dernier adieu. Elle commence par marquer combien cet adieu est déchirant : c'est le thème qu'elle doit développer, et comme il est écrit pour le théâtre, il importe que chacun en soit prévenu dès les premiers mots».
La douleur de cette mère est infinie, mais l'expression en est mesurée. L'art grec a toujours mis de la discrétion dans la peinture des affections les plus violentes. Jamais il n'a fait grimacer les visages. Celui d'Andromaque conserve de la beauté à travers les larmes. Elle ne nous torture pas avec ses plaintes. Au contraire, on a du plaisir à les écouter.
Pour garder cette mesure, elle parle d'abord du passé, moins atroce que le présent : elle rappelle l'hymen qui l'a unie à Hector et le maudit, puisque celui qui en est le fruit est condamné à périr; elle regrette que le courage paternel ait été si funeste à son fils, à cause de la haine que ce courage a fait naître chez les Grecs qui en ont souffert. Puis, jetant les yeux sur l'innocente victime, elle la voit qui pleure et qui tend vers elle ses petites mains >.
C'est ici qu'il n'était pas facile de conserver l'eurythmie des trimètres et le bel enchaînement des phrases cadencées. Sophocle n'avait pas jugé que la mesure des vers pût être observée, quand Electre, comparant le présent avec le passé, voyait en son esprit, à côté de la cendre vaine d'Oreste, qu'elle croyait tenir dans l'urne chétive, le bel adolescent, plein de vie, tel qu'avait été son frère. La jeune fille éclatait alors en sanglots et ne faisait entendre, pendant quelques instants, que des exclamations gémissantes 3. Ce grave manquement aux lois des iambes marquait bien, par un réalisme inconnu aux modernes, qu'en elle la volonté ne gouvernait plus, et que la douleur seule était maîtresse de son âme fraternelle.
Andromaque, même quand le petit Astyanax pleure sur son sein et la presse de ses mains, tempère la violence de son émotion, de peur de trop nous émouvoir. L'enfant pleure sans savoir pourquoi, parce qu'il voit pleurer celle dont on le sépare. De toutes les larmes répandues sur la scène grecque, il n'en est pas de plus contagieuses, parce qu'elles sont involontaires. Il fallait donc bercer notre peine