LE PATHÉTIQUE. SES DIFFÉRENTES SOUTES
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A côté du pathétique qui s'inspire des sentiments tendres, on peut en distinguer un autre, celui avec lequel Phèdre émeut si douloureusement notre cœur : désirs obscurs d'amour, lassitude du corps exténué, visions ardentes de l'être adoré qui se dressent devant les yeux dans des paysages de calme et de lumière, pudeur frémissante qui défend son secret et qui ne le confesse pas sans déchirement ni sans plaisir : toute la vie amoureuse de la femme, ses hallucinations, ses mélancolies, ses fièvres, ses tentations, ses remords sont notés d'une main sûre avec une puissance inconnue. Mais ce pathétique passionnel est très difficilement analysable. Il est mélangé de trop d'éléments pour qu'on puisse le définir. Disons seulement qu'il suppose dans l'âme de celui qui l'a inventé deux qualités maîtresses ; un vif désir d'exactitude et un grand fonds de pitié pour l'être qu'il étudie. C'est là une des meilleures créations d'Euripide. Le récitatif anapestique de ÏHippolyte et les cent trimètres qui le suivent ne seront probablement jamais égalés par les modernes s quelque attention qu'ils aient portée aux passions de l'amour. Seuls, les musiciens peuvent par d'autres moyens atteindre à de pareils effets.
En revanche, voici une autre sorte de pathétique, que l'on peut aisément expliquer, parce qu'il n'a pas la perfection du précédent et que les deux éléments qui le composent sont moins fondus ensemble que juxtaposés. C'est celui que j'appellerais volontiers le pathétique raisonneur. Les deux mots, qui ne sont pas souvent unis, marquent
.T'Al^^x'* ^**? 'ï"*^' ®' ^*"' '® ^"^"^^ ^® Xénophon, IX, 4, la scène ne se passe pas au théâtre), mais Euripide se chargeait quelquefois de se répéter lui-même, il esterai dans une autre note. Là se laisse entrevoir l'homme de théâtre, avec son souci de tirer Ta* «.*,Î"«*»o° émouvante tout le pathétique qu'elle contient. Le discours d'Hécube est bailleurs fort beau. Contentons-nous de remarquer que, lorsqu'elle décrit dans" quel éUt est le cadavre broyé de son petit-fils, elle sent elle-même, v 1177 mieux qu'Andromaque tout à l'heure, qu'elle va trop loin et que ces détails sont trop pénibles. *^
y Hippolyte, v. 176-353. - Chose curieuse, l'esprit raisonneur d'Euripide réapparaît brusquement dans le disc^jurs de Phèdre aux femmes de Trézène, v. 3n3 sqq Ce n est plus la même femme que tout à l'heure : on dirait ces vers d'une autre main
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assez qu'il s'agit de quelque chose de particulier, qui caractérise essentiellement le génie d'Euripide. Il était prompt à s'émouvoir et très enclin à l'analyse. En cédant simultanément à ce double penchant, c'est-à-dire en raisonnant même lorsqu'il était ému, — chose qui plaît tant à quelques modernes, — il écrivait les vers où Macarie «, Polyxène, Iphigéniea, nous exposent pourquoi elles acceptent la mort, malgré leur jeunesse, ceux surtout où Praiithéa nous énumère les raisons qui la lui font accepter, non pour elle, mais pour son enfant.
Car il y a bien des degrés dans ce pathétique, selon que l'un des
deux éléments domine. Le naturel, par cela même, est aussi très
variable. Si Polyxène, fille de Priam, après la victoire des Grecs refuse
de devenir leur vile esclave, elle a bien le droit de calculer devant nous
ce qu'elle gagne à mourir et ce qu'elle perd à vivre, avant de prendre
une décision et de se ruer dans le néant 3. Dans cette partie suprême,
l'enjeu est assez fort pour nous émouvoir, quand l'être qui le risque
est jeune, de sang royal, qu'il a de la beauté et surtout qu'il s'efforce
de rester calme. 11 y a une sorte de sombre fureur dans cette vierge
qui n'accepte pas la destinée et préfère l'anéantissement. La peur que
lui cause la mort, elle ne veut pas l'éprouver : malgré tout, eUe
frissonne.
Mais Praxithéa frissonne -t-elle, quand elle sacrifie sa fille, afin de sauver Athènes? Il est permis de se le demander, et cette hésitation seule est une critique. L'Attique est envahie par Eumolpos. Apollon a déclaré à Érechthée qu'il doit, pour le repousser, immoler la jeune vierge 4. Praxithéa, sa femme, qui ne semble pas avoir un cœur aussi aimant que Clytemnestre, quand le devin Calchas demandait à son mari le sang d'Iphigënie, consent à ce sacrifice, pour un grand nombre de raisons qu'elle énumère : d'abord, Athènes est tine ville qui n'a pas d'égale, puisque ses habitants sont autochlhones; ensuite, les mères n'ont des enfants que pour que ceux-ci défendent la patrie et les autels des dieux; puis, comment ne pas sacrifier une