Diogène Laërce, IX, 5i
2. Antiope, fragm. 189: «En toute chose on peut opposer deux discours contradictoires, si l’on est habile. » Qui de Zéthos ou d’Amphion récitait ce distique? Mais Euripide tient trop à être lui-même habile (crocpoç, ce mot qu'il a tant de fois employé) pour s'être jamais refusé ces oppositions-là.
3. Notez qu’Euripide. un peu comme Bacchylide, annonce déjà le poète savant, tel qu’on le verra paraître dans la période alexandrine. Seulement ses lectures, au lieu
LA VIE ET LE CARACTERE DE l’ÉCRIVAIN I I
maximes qui ne concordent pas entre elles. Il croit à la toute-puissance de la raison, mais il vante aussi la toute-puissance des dieux. Ailleurs, il fait bon marché de la raison et des dieux populaires. Le mysticisme lui sourit; l’orphisme l’attire. Sous cette inspiration nouvelle il écrit des vers exquis. Mais là encore il ne trouve qu’un équilibre passager, et il essaie bientôt d’autres théories, d’autres systèmes.
Ne nous en étonnons pas. Euripide est proprement l’homme des contradictions. Elles rendent assez malaisée l’intelligence de sa pensée véritable. Il nie presque tout ce qu’il affirme. Il affirme presque tout ce qu’il nie. C’est une palinodie continuelle. Est-ce un jeu de son esprit, qui se plaît à opposer entre elles les idées qui aflluent dans son cerveau en flots heurtés? Est-ce impuissance à trouver un point stable au milieu de leurs courants contraires et de leurs remous? Estce une perversité de son intelligence qui comprend tout et ne s’attache à rien? Et, d’autre part, si nous soulignons aujourd’hui tant de vers contradictoires dans son œuvre, ne peut-on pas supposer que nous sommes dupes d’une illusion dont il n’est pas responsable? En d’autres termes, faut- il admettre qu’au temps où cette œuvre était encore intacte, des lecteurs studieux y aient naturellement recueilli les affirmations les plus décisives et les plus tranchantes, qu’elles seules nous aient été conservées et que le reste ait été détruit? Ainsi, dans les ruines, il ne subsiste parfois que les arêtes aiguës des pierres, qui se fondaient harmonieusement dans l’ensemble, quand le temple était encore debout.
L’explication ne vaudrait rien. Le théâtre de Sophocle et celui d’Eschyle sont plus mutilés que le théâtre d’Euripide, mais le spectacle de leurs débris ne donne pas la même impression. C’est qu’ils étaient autrement composés, je veux dire: dans un esprit différent. Chez ces écrivains, la contradiction n’était qu’accidentelle; elle est dans l’essence même du génie d’Euripide.
Aussi personne n’a eu plus d’idées que lui, parce que sur aucun
de porter sur les poètes seuls et de lui faire trouver une forme d’art un peu artificielle, parce qu’elle est exclusive, ont dû être très diverses. De là les éléments étrangers à la tragédie, dont son théâtre est semé.
sujet personne n’en a eu de plus différentes. Là où chacun se contente de dire oui ou non, Euripide, sans paraître y prendre garde, dit tantôt oui, tantôt non. De sorte que si l’on se donne la peine de recueillir sur un point quelconque les opinions successives qu’il a émises, on peut presque toujours en trouvér une qui contredit celle qui précède. C’est une gageure qu’il semble avoir soutenue. Et ce n’est pas tout. Entre les limites extrêmes de sa pensée, son humeur s’est plu à juxtaposer une foule de nuances, de dégradations intermédiaires. Sans doute, il manque bien quelques valeurs à ces séries de tons similaires, mais à les détailler une à une, l’œil se fatigue assez vite, comme il est ébloui de leur chatoiement. Cette fête que le poète donne à son esprit, le nôtre, moins délié, n’y assiste pas sans inquiétude.
La sophistique, ou plutôt l’esprit général qu’elle avait créé, doit être rendue responsable de ces inconséquences. Dans la seconde moitié du V® siècle, ç’a été une mode et un jeu d’inventer sur tous les sujets des raisons spécieuses, pour les faire valoir ou pour les affaiblir. Il faut croire que le génie des Athéniens était plus disposé que celui de tout autre peuple à se passionner pour une telle escrime, puisque leur ville devint le rendez-vous de tous les sophistes du temps, et qu’ils y obtinrent l’immense succès que l’on connaît. Si nous prenons ceux que nous ignorons le moins, Protagoras et Gorgias, ils proclamaient, selon le témoignage de Platon, qu’en soi aucune cause n’était bonne ou mauvaise, que la vérité n’est qu’une apparence, que la logique ne doit servir qu’à tirer des mots, comme des choses, tout ce que l’on veut, que l’habileté consiste à bien conduire le raisonnement, sans se soucier des principes, qu’en un mot, Part est tout et qu’on ne saurait mieux l’employer qu’à imaginer de bons arguments pour donner le change et faire illusion i . L’aplomb avec lequel ces théories étaient soutenues surprit, déconcerta, fit scandale ; on s’assembla donc autour de ces nouveaux maîtres. Leurs tours d’adresse éblouirent. Il y avait tant d’artifice, de dextérité, tant de souplesse dans leur parole ! Il fallut que Socrate et que Platon montrassent la vanité de leur sagesse (sans oublier de mettre les rieurs de leur côté), pour que la foule reconnût les inconséquences et le charlatanisme de ces jongleurs. Mais leur habileté restait, et elle était souvent merveilleuse.
. Cf. A. Croiset, Histoire de la Littérature grecque, IV, p. 43 sqq.
LA VIE ET LE CARACTERE DE l’ÉCRIVAIN
Je crois donc que les contradictions dont fourmille l’œuvre d’Euripide sont dues en partie aux sophistes de son temps, mais j’ajouterai aussitôt que pour des raisons très nobles la direction imprimée par ces hommes à l’esprit de leurs contemporains n’était pas opposée à la sienne propre. Il avait l’habitude dès qu’il avait affirmé une chose de ne pas s’en tenir là. Scrupuleux et difficilement satisfait, incertain surtout, il s’ingéniait à contempler les idées sous des angles différents, et il remarquait que leur aspect et que leur nuance étaient modifiés toutes les fois que celui qui les observait changeait de place. Or ses personnages n’étaient-ils pas naturellement des adversaires ? Il leur faisait donc soutenir à chacun une thèse opposée avec une conviction troublante, et la contradiction devenait chez lui presque une nécessité de métier. Entre leurs arguments, l’esprit du spectateur pouvait hésiter et ne pas choisir, comme paraissait avoir quelquefois hésité l’esprit de celui qui les faisait parler. Cela ne contribue pas sans doute à donner à ceux qui lisent son théâtre une impression apaisante d’unité, mais jusqu’au jour où l’on saura renfermer dans un seul tableau l’infinie diversité des choses, peut-être a-t-on le droit de soutenir qu’au lieu de la simplifier d’après je ne sais quelle théorie d’art, il vaut mieux la peindre par fragments, même si ces fragments sont mal ordonnés entre eux.
Sans doute, une telle œuvre provoquera des critiques, comme en a provoqué passionnément celle d’Euripide. Aristophane, son contemporain, n’a cessé de le harceler de ses moqueries. En avait- il le droit? Il y a toujours des gens dont la belle humeur se raille de l’incertitude douloureuse des autres. Il n’est pas donné à tout le monde d’être né tranquille. Quelques-uns resteront éternellement inquiets. Quel que soit le siècle où il leur est donné de vivre, on accordera bien qu’ils n’ont pas toujours tort. Au temps d’Euripide, et surtout dans la seconde moitié de sa vie, il fallait vraiment tout l’optimisme de Sophocle i, la splendeur sereine de son esprit, et l’ardeur avec laquelle il vivait sa vie d’artiste, pour ne pas être rempli, au spectacle d’Athènes que
. Il y est fait allusion dans les Grenouilles, v. 82.
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la forte main de Péri clés ne dirigeait plus, d’angoisse et de découragement.
Si les événements extérieurs ^inspiraient une tristesse naturelle, Euripide plus que personne devait la ressentir, car il était porté par tempérament à la mélancolie. L’Antiquité est unanime à l’affirmer i. Si elle ne nous le disait pas, nous le devinerions au parfum amer que son œuvre exhale. 11 était sombre, pensif, taciturne. C’est ainsi que l’ont imaginé tous les statuaires 2 qui ont voulu fixer ses traits. Les plaisirs bruyants ne l’attiraient pas, il s’en écartait. 11 aimait peu les festins, les épanchements importuns des convives assemblés, la joie que le vin provoque et qui paraît un ébattement grossier à ceux qui sont sobres. Les gens plus expansifs lui reprochaient sa froideur.
Il fuyait la foule, la place publique, les procès, les chicanes. Il détestait les orateurs populaires dont l’assurance est impitoyable, le bavardage effrénés, l’ambition épaisse, la conscience faible. Les rivalités des démagogues ne le passionnaient pas. Il observait leurs
1. Fiïa, ligne 64 sq. Suidas répète la même chose. Rapprocher les trois tétramètres anapestiques d’Alexandre l’Étolien, conservés par kulvL-GéVle, Noctes Atticae, XV, 20, et remarquer la confusion de l’auteur de la Vita qui attribue à Aristophane des expressions appartenant à cet Alexandrin.
2. Aucune de leurs œuvres n’a de valeur documentaire : elles répondent seulement à un certain idéal qu’on s’était fait du poète. On aimait à l’imaginer avec une figure pensive et un peu triste. Gela était conforme aux idées d’Aristote, qui disait (Problèmes, XXX, i) qu’en Grèce les hommes éminents dans la philosophie, la politique, la poésie ou les arts ont été des mélancoliques. Le plus beau des bustes d’Euripide est celui du Musée de Naples. Nestle en a donné une phototypie en tête de son livre. C’est sur ce marbre qu’a été moulé à l’époque de la Renaissance (Cf. Reinach, Revue Critique, 1898, n0 2i, p. /io3)un autre buste en bronze, aujourd’hui à Brunswick., que Decharme a reproduit au commencement de son Euripide. On compte une douzaine d’autres bustes, soit à Rome, soit à Naples, sans compter une statue d’Euripide, qui est à Dresde, et une autre, incertaine, au Vatican (Cf. S. Reinach, Répertoire de la statuaire grecque et romaine, I, p. 5ii et 5i3). Dans trois doubles Hermès, Euripide est joint à Sophocle, maisWelcker {Alte Denkmàler, p. 486) en cite un autre, où il est associé à Platon, parce que l’un est un philosophe-poète et l’autre un poète-philosophe. (Cf. C. I. G., 6062.) C’est, ensomme, toujours la même conception. On veut voir en Euripide le (7>tY]vtxbi; cptXbaotpo; déjà loué indirectement par Platon lui-même, République, Vlll, p. 568 a. Les modernes n’ont pas oublié cette indication et peut-être en ont-ils exagéré la portée. — La petite statuette du Lomœe n’est intéressante que par la liste, malheureusement écourtée, des pièces du tragique. Cette liste va de V Alceste k VOreste. Elle a une lacune d’une ligne au bas de la première colonne après le 26* titre qui est incomplet, et est mutilée après le 38°. (Cf. C. I. G., 6047; Clarac, Musée de sculpture, planche 294, S. Reinach, op. cit. , p. i48.) Sur l’iconographie d’Euripide, cf. Jahi'buch des kais. deutsch. arch. Instituts, 1888, p. 106, 1891, p. ii, articles de G. Treu; Archaeol. Zeitung, 1870, p. 3, 1881, p. 6, articles de G. Krüger.