‹ Euripide et ses idéesChapitre 122 sur 388 · Ibid., V · texte numérisé non relu

Ibid., V

EXAMEN DE LO RESTE l3ç)

nous ressentons contre elle. Mais il agit avec précaution. Glytemnestre n’avait pas une bonne réputation dans l’Antiquité et il aurait été imprudent de la rendre trop sympathique : on ne l’aurait pas reconnue. 11 nous apitoie ensuite sur Oreste, que l’ordre du dieu remplit d’épouvante, car, s’il ne peut s’y soustraire, le fils d’Agamemnon a des idées trop humaines pour ne pas comprendre, comme nous, que le parricide vers lequel il est entraîné est toujours, quelles qu’en soient les raisons, un crime monstrueux. Enfin, en grandissant jusqu’à l’outrer la méchanceté d’Électre, Euripide veut que nous nous révoltions avec lui contre le dieu, qui métamorphose en êtres féroces -ceux que la nature plus douce a faits compatissants et tendres. Car il y a de vraies jeunes filles dans son théâtre, celles que les dieux ont laissées croître seules, comme des fleurs. Celle-ci, dès ses jeunes années, a été desséchée jusqu’aux racines par le souffle de l’oracle delphique. Elle a connu l’ordre impie. Elle a grandi dans la haine. Elle n’a plus rien de ce qui fait le charme de ses compagnes, la grâce, la réserve. C’est un monstre véritable. Aussi le poète a-t-il voulu, au risque de violer toute vraisemblance, qu’Électre fût dans son drame un personnage plus agissant que le faible Oreste. Et il a soin, selon son habitude, de remarquer lui-même i cette singularité d’ailleurs contestable, de peur que nous ne nous en apercevions pas.

Jusqu’ici nous l’avons vu rester fidèle à la légende : il la conserve et la critique. Il pouvait aussi essayer de la modifier, en l’adaptant aux idées contemporaines. Mais ces rajeunissements n’étaient pas toujours aisés. On en jugera par un rapide examen de son Oreste, drame touffu, inégal, plein de beautés de premier ordre et de faiblesses indéniables.

C’est une des pièces de son théâtre qu’on a le plus souvent

I. Électre, i3o3 sq. Ici Electre se demande aA^ec surprise comment sans y être forcée par aucun oracle elle a pu commettre un parricide. Nous nous le demandons avec elle. Plus haut, A . i2o3 sqq., le poète affirme qu^’Oreste n^aurait jamais tué Clytemnestre, s’il n’y avait été poussé par sa sœur. — Il est curieux de noter que, quatre ans plus tard, dans l'Oreste, Électre, qui n’est plus aussi odieuse, prétend, v. 33 , que dans son crime elle fut aidée par Pylade. Or, cela n’est pas vrai. Pylade, qui dans l’.Élech’e est un personnage muet, n’a pu jouer un rôle actif dans l’assassinat. Mais il y était présent. Gela suffit pour que la jeune fille le cite comme son complice, afin de diminuer sa faute. Les spectateurs ne pouvaient se soiivenir assez nettement des faits, pour s’apercevoir du mensonge. Je ne crois pas qu’il faille avec HerAverden retrancher ce vers. Il peut être conservé, mais il a besoin d’étre expliqué.

reprise. L’Antiquité l’a beaucoup luei. Elle plaisait donc plus que les autres. De nos jours, malgré ses défauts, et je dirais volontiers à cause même de ses imperfections, qui lui donnent tant de ressemblance avec les œuvres tourmentées des modernes, elle reste très attirante.

Elle est composée de deux parties aussi différentes qu’inégales en mérite 2. Dans la première, Euripide refait à sa façon la tragédie des Euménides, et si l’on peut regretter la formidable apparition des Furies, qui causaient tant d’épouvante aux contemporains d’Eschyle, les remords du meurtrier, ses terreurs, ses hallucinations rendent la scène beaucoup plus humaine et singulièrement émouvantes. Dans la seconde partie, au contraire, après qu’Oreste et sa sœur, condamnés à mort par l’assemblée du peuple argien, paraissent sur le point de succomber, la pièce par un brusque revirement tourne au mélodrame, où les événements imprévus se croisent et s’entremêlent. Nous les suivons d’un œil amusé, nous demandant où l’auteur nous entraîne. Notre curiosité veut savoir quelle fin raisonnable il pourra trouver à des événements qui le sont si peu. Quand Oreste, Electre, Pylade, Ménélas, Hermione, Hélène et son eunuque se sont assez fatigués à courir les uns après les autres pour s’entretuer, sans jamais s’atteindre, Apollon apparaît qui les calme et leur permet de reprendre haleine. Il devait bien cela à Oreste, qui presque toujours en scène depuis le premier vers s’arrête enfin exténué.

Voilà pour le côté extérieur du drame. Si nous essayons d’en comprendre l’idée principale, au lieu d’y admirer l’unité reposante des œuvres classiques, nous serons surpris du désordre qu’il renferme. Tendances opposées, inventions inconciliables, mélange audacieux du présent et du passé, tout s’y heurte sans se fondre. Aux prises avec une tradition surannée, dont il voulait tirer un drame moderne, Euripide a été quelquefois dominé par elle, par ses souvenirs, par la force même de la tradition. Mais, par un effet opposé, il viole aussi la légende, en y insérant des éléments de nature différente, empruntés à la vie contemporaine. Sur le fonds déjà vieilli du passé, ces éléments font des taches, comme des étoffes trop neuves.

1. Ce drame faisait partie, avec VHécahe et les Phéniciennes, de la trilogie byzantine, et comme tel il nous a été conservé dans un grand nombre de manuscrits,

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