LA MYTHOLOGIE EST DERAISONNABLE
S'ils soulTraient, ils en étaient attristés, mais non enlaidis, et leur mort, qui était une nécessité de leur faiblesse, restait presque toujours sereine.
Quant à la naïveté des fables, elle nous fait sourire autant qu’elle nous charme, comme ces gaucheries savoureuses que l’on voit, que l’on admire presque dans les tableaux des primitifs. Seulement, nous ne jugeons pas ici comme les anciens. Pour les plus éclairés d’entre eux, ce qui est devenu aujourd’hui de la grâce n’était encore que de la maladresse. On a plaisir à entendre balbutier un enfant, à condition qu’il parle bien dans les années suivantes. Pour Euripide, la mythologie n’était qu’un balbutiement qui durait trop.
Nous disons enfin que ces légendes furent incomplètes, et ce défaut grandit tous les jours, à mesure que la science rend notre vue plus large. Au v® siècle, quand on commençait à peine à entr’ouvrir les yeux dans la brume éparse sur le monde, l’immensité du pays, que l'on sentait confusément devant soi, faisait mépriser le peu qu’on en distinguait déjà. On avait hâte de s’élancer vers l’inconnu et de marcher à la lumière. Ce n’est que lorsqu’on a vieilli, qu’on juge avec équité les tâtonnements des premières années i. A vingt ans, on est trop jeune. Puis, nous discernons maintenant dans les fables une signification naturaliste, qui leur donne un sens profond. Mais Eùripide ne l’entrevoyait guère. La mythologie comparée ne date que d’hier. Il prenait le plus souvent les mots pour ce qu’ils valent, et, pris ainsi, ils valaient peu.
Donc, le cygne et les œufs de Léda provoqueront ses railleries 2. Elles ont été si remarquées par les lecteurs anciens, qu’ils n’ont pu s’empêcher de les rappeler dans un passage où elles ne sont pas à leur places. Le char enflammé du soleil, qui changea de direction avec les étoiles quand Thyeste eut volé l’agneau d’or à son frère, ne lui semble pas moins déraisonnable que le miracle de Josué. « Ce sont là, dit-il.
1. Pascal, Fragment d’un traité sur le vide : Toute la suite des hommes, pendant le cours des siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » Voilà une pensée qu’Euripide ne pouvait pas avoir. L’impatience, cette force du premier âge, était trop aveugle en lui.