‹ Euripide et ses idéesChapitre 23 sur 388 · Épitaphe d’Euripide. Voir la Vita, 4o sqq · texte numérisé non relu

Épitaphe d’Euripide. Voir la Vita, 4o sqq

3. Philoclès, au témoignage de Dicéarque. Voir VOEdipe-Roi de SchneideAvin- Nauck-Bruhn, p. 5i sqq. 11 ne subsiste pas un vers entier de Philoclès.

LA VIE ET LE CARACTERE DE l’ÉCRIVAIN

amorti des clameurs que ses vers soulevaient au théâtre i. Ils ont surpris, étonné, révolté même. Pour un auteur, c’est bien quelque chose. L’admirable pathétique dont débordent plusieurs de ses drames faisait aussi une impression profonde sur le cœur de la foule. Le poète voyait cette impression. Il sentait que ses vers traduisaient efficacement sa pensée, qu’il était compris, que ses émotions d’artiste passaient dans Pâme des spectateurs, qu’il n’avait pas travaillé en vain. Et ce qui était peut-être à ses yeux plus doux que le reste, un parti se formait pour le soutenir. Il avait pour lui la jeunesses, qu’il n’est pas toujours facile de séduire, tant elle est fougueuse dans ses ardeurs et inconsidérée dans ses mépris. Mais la jeunesse est la maîtresse du lendemain. Elle se dresse brusquement entre le passé qu’elle dédaigne et l’avenir qu’elle annonce. Elle aime a bouleverser les opinions et à renverser les idoles. Euripide pouvait compter sur elle.

Il avait donc le droit d’espérer qu’on lui rendrait un jour pleine justice. Il pouvait avoir foi hardiment en lui-même. Cette pensée est plus propre qu’une autre à calmer ceux que le présent impatiente. Au reste, il parlait en trop bons termes de la modération des désirs pour ne pas la pratiquer. Il savait bien quels sont les ennuis de ceux qui vivent au premier rang, et quel est, au contraire, le charme secret de la vie qui se dérobe et qui s’efface. Et n’avait-il pas les joies sereines du travail, la ferveur d’une pensée qui ne se repose pas, le contentement et la plénitude de ceux qui étudient, loin du tumulte et de la réalité toujours blessante.^ N’est-ce pas lui qui a fait du sage ce portrait que l’on cite souvent, et qui n’est peut-être si beau que parce qu’en le traçant il songeait involontairement à lui -même: « Heureux

1. Ce que Plutarque, De audiendis poetis, p. 19 e, raconte de VIxion et de la Mélanîppe philosophe (Amator., p. 766 c) est bien connu. On pourrait, quand il s’agit de reprises, multiplier ces témoignag-es. Après la mort du poète, c’est l’enthousiasme qui domine. Pendant sa vie, il scandalise. C’est pourquoi il disait qu’il ne fallait pas le rendre responsable des opinions ou des mœurs de ses personnages.

2, Nuées, V. i354 sqq. Ainsi, les jeunes gens, vers 423, délaissaient les anciens poètes comme Simonide et Eschyle. Ils étaient séduits par la nouveauté des œuvres d’Euripide et allaient à lui. Sa popularité ne fit que grandir. Dans Philémon, cité dans la Vita, io6 sqq., un personnage, s’il était sûr de rencontrer Euripide dans les Enfers, courrait aussitôt se pendre pour le trouver. A l’époque alexandrine, l’admiration tourne à la manie, et le <ï>t>veuptTn'ôriç devient le personnage principal d’une comédie. Cf. Athénée, IV, p. 176 b. Plus tard toute une ville délire après une représentation de VAndromede. 11 est vrai qu’il faisait chaud ce jour-là. Cf. Lucien, Comment il faut écrire l’histoire, I, — Ces exagérations sont très instructives ; ce n’est plus de l’admiration, c’est de la fureur.

qui connaît la science! Il ne cherche pas à empiéter sur ses concitoyens, il ne médite pas d’action injuste. Contemplant la nature éternelle, son ordre inaltérable, son origine et ses éléments, son âme n’est ternie d’aucun honteux désir i.»

Et il continua d’écrire sans lassitude. La vie cependant devenait chaque jour plus difficile dans Athènes. Depuis le désastre de l’expédition de Sicile, la cité luttait désespérément contre les ennemis du dehors, tandis qu’à l’intérieur les partis se déchiraient l’un l’autre. Au printemps de 4o8, Euripide mit en scène son Oreste. Ce fut, sans doute, la dernière œuvre qu’il fit jouer dans sa patrie. Bientôt après il la quitta, pour aller mourir à l’étranger, comme Eschyle.

Bien des fois il avait parlé de l’exil dans ses drames, et toujours sur un ton attristé. Il ne dut se résoudre qu’à contre-cœur à en prendre le chemin lui-même, surtout à l’âge avancé où il était déjà parvenu. Mais le malheur des temps était tel que l’on pouvait désespérer d’Athènes, dont les succès fortuits et sans lendemain ne faisaient qu’exaspérer les factions, tandis que chacun de ses échecs était irréparable. Et ce n’étaient pas les mouvements populaires, les changements de constitution, les bouleversements, qui pouvaient lui redonner de la vigueur et retarder la défaite. Euripide partit donc de cette ville devenue inhabitable. Sophocle, au contraire, on le sait, ne voulut pas l’abandonner. Comme il avait partagé sa fortune heureuse, il lui resta fidèle dans ses mauvais jours.

Euripide était appelé par Archélaos en Macédoine. C’était un long voyage que la guerre rendait difficile. L’ennemi était aux portes d’Athènes, et depuis l’occupation de Décélie, en 4i3 2, la route de Béotie était coupée. Le plus simple eût été de mettre à la voile et de faire, sans toucher nulle part, la traversée. Mais en ce temps -là on abrégeait, autant qu’on le pouvait, les trajets maritimes, et on

1. I. F. F. J 910. Cité par Weil, dans son Introduction des Sept tragédies d’Euripide, p. V sq. — Il n’est pas certain qu’il y ait dans ces vers une allusion à Anaxagoras, car l’opposition entre la vie active et la vie studieuse est presque dans Euripide un lieu commun. Voir, en ce livre, le début du chapitre IX,

2. Thucydide, VII, 19. Décélie était à 120 stades (environ 21 kilomètres) d’Athènes, et on en apercevait les fortifications de la ville même.

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aimait mieux traverser une île que d’en faire le tour sur un navire. Le vieillard s’embarqua, sans doute, au Pirée, doubla le cap Sunium, remonta au nord vers l’Euripe et débarqua à Cdialcis, en Eubée. De là il put se diriger par terre vers Oréos à l’extrémité septentrionale de File. Ensuite il prit la mer et se rendit chez les Magnètes, qui le traitèrent avec les plus grands égards i. Quittant ce pays hospitalier, il cingla, enfin, vers la Macédoine, où il dut arriver pendant l’été, après un voyage de trois ou quatre mois 2. A Pella, il retrouva un autre tragique, Agathon, que le découragement avait aussi poussé à s’expatrier.

A cette époque, la Macédoine était devenue le rendez-vous des poètes et des artistes de la Grèce. C’était un pays jeune, vigoureux, plein de sève. Il lui était bien permis, comme à la Prusse de Frédéric II, d’avoir de grandes ambitions, puisqu’un grand avenir l’attendait comme elle. Mais, pour jouer au milieu des peuples qui l’entouraient le rôle pour lequel elle sentait obscurément qu’elle était faite, si elle avait la force, il lui manquait, ce qui la rend moins insupportable, la culture et l’affinement de Fesprit. Archélaos le comprenait bien, et il attirait dans son royaume ceux que leur réputation rendait célèbres. Ceux-ci se laissaient facilement séduire. Ils pouvaient être tentés de voir sous un jour idéal ces peuples du Nord, dont les mœurs et les forces étaient encore intactes. Comme ils souffraient de leur civilisation, et surtout de l’incroyable abus que les sophistes avaient fait du raisonnement, ils portaient envie aux peuplades qui ne raisonnaient guère. La demi -barbarie où elles vivaient leur paraissait séduisante : car le paradoxe de Rousseau est bien antérieur au xviii® siècle ; la forme seule en a varié. L’état de nature a toujours été proclamé le seul bon par tous ceux qui en sont trop éloignés pour le connaître. Si l’erreur était excusable sous Louis XV, ne Fétait-elle pas aussi à la fin de la guerre du Péloponnèse, quand on était si découragé, si las?

Euripide séjourna deux ans environ chez Archélaos. L’hospitalité que les poètes reçoivent à la cour des rois n’est jamais gratuite, surtout quand elle prétend l’être. Il leur faut payer très cher la

1. Vita, 21 sq. Il fut nommé proxène et reçut d’eux l’atélie. Pour les en remercier, il décrivit dans Viphigénie à Aulis, v. io36 sqq., les fêtes données jadis en leur pays aux noces de ïhélis et de Pélée.

2. .l’ai suivi l’itinéraire indiqué par P. Girard, La Trilogie chez Euripide (Bevue des Éludes grecques, n° 76, p. ibli sqq.).

condescendance où l’on s’abaisse, en les traitant juste comme ils le méritent. Peut-être Euripide eut-il à souffrir secrètement d’avances, qui voulaient n’être que gracieuses. 11 dut, comme un poète courtisan, aduler et mentir, en faisant remonter à l’antique Héraclès les ancêtres d’Arctiélaos, dont il savait pourtant que l’origine était moins glorieuse i. Une autre fois, dans les Bacchantes , il fit l’éloge du pays où il était reçus, ce qui était assez naturel. Ce qui l’était moins, c’est qu’il s’exprima avec tant de ménagements sur le compte du dieu qu’il met en scène, qu’on s’est quelquefois mépris sur ses intentions vraies. A la fin seulement, le cri perçant de la raison retentit dans son drame, mais en un seul vers 3. La cour d’Archélaos n’était pas un endroit où l’on pouvait tout dire. Euripide, qui avait eu son franc-parler pendant toute sa vie, fut donc obligé dans ses dernières œuvres à prendre quelques précautions. On les regrette pour lui, car elles durent lui coûter.

Il mourut très peu de temps après, dans les premiers mois de 4o6, quand il achevait son Iphigénie à Aulis. Il était âgé d’environ soixantequinze ans. Si tous les récits que l’on a faits de sa fin contiennent une parcelle de vérité^, il n’est pas impossible qu’il ait péri dans un accident. Une chose cependant doit nous rendre très méfiants : Aristophane ne connaît pas ces faits et il n’en dit pas un mot. Ce sont donc probablement des mensonges. Car Euripide ne pouvait pas mourir comme un homme ordinaire. Sa célébrité le lui interdisait, comme elle l’a fait à Eschyle et même à Sophocle. La seule différence, c’est que pour lui on a été plus loin dans l’absurde, mais en 4o6 sa gloire ne commençait-elle pas à éclipser celle de ses rivaux? Avec lui il fallait se mettre en frais et l’on n’y a pas manqué.

La nouvelle de sa fin ne tarda pas à parvenir à Athènes. Sophocle, on le sait, parut alors devant le peuple couvert d’un manteau sombre. Le chœur et les acteurs qui le suivaient n’avaient pas de couronnes. Le peuple, à ce spectacle, versa des larmes

1. Archélaos était fils de Perdiccas et d’une esclave. Gf. Platon, Gorgias, 471 a.

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