‹ Euripide et ses idéesChapitre 274 sur 388 · Mort = vie, vie = mort : ÇrjV xaxôavsîv, y.ax0av£cv ^r|V · texte numérisé non relu

Mort = vie, vie = mort : ÇrjV xaxôavsîv, y.ax0av£cv ^r|V

6, Barres, Le Jardin de Bérénice, chap. XI,

Oui, sans doute, et cette définition de la mort est bien consolante; seulement, elle ne nous apprend pas grand’chose. La pensée subsistet-elle dans l’être qui disparaît? A-t-il conscience de ce qu’il fut? Ignore-t-il ce qu’il a été, comme le nouveau -né ignore l’être qui le forma? Conserve-t-on dans la mort un ressouvenir de la vie, ou bien la pensée se dissout-elle, comme le corps qui se décompose ?

Devant ce problème, les Grecs n’avaient pas nos angoisses. La mort teinte d’une nuance maladive une grande part de la littérature moderne. Elle glisse un désespoir inavoué dans les âmes. Elle donne une hâte brutale à jouir des plaisirs. Elle inspire un obscur découragement qui tarit la source vive des énergies. Elle fait naître du mépris pour la vie, et ce mépris engendre à son tour une foule de perversités dans les sentiments naturels : dédain et pitié de l’amour, crainte superstitieuse de la souffrance, dureté hostile pour toute tendresse. Car à cette crainte désolante la religion est venue se mêler. Elle y a ajouté l’horrible contrainte du surnaturel et du mystère. La terreur dont parle Lucrèce s’est étendue une seconde fois sur le monde. La mort est devenue la maîtresse de la vie : n’a-t-on pas inventé cette formule monstrueuse, que la vie n’est donnée à l’homme que pour bien mourir? Pascal, en se conformant à cette règle, a presque perdu la raison.

Les Grecs gardaient la leur, en face de la mort, et elle restait alerte. Ils n’avaient pas, comme nous, ces arrêts subits de la pensée qui s’épouvante et se cabre au bord du gouffre. Socrate parle de sa fin avec une sérénité qui nous paraît divine. C’était le terme inévitable qu’avaient assigné à sa sagesse les dieux cléments. Il mourait sans effort, sans hâte. La source de sa vie allait se perdre dans la mort, comme se perdent dans la mer les eaux d’un fleuve tranquille.

Puis, la pensée de ceux qu’il laissait derrière lui ne le tourmentait pas outre mesure. Car les anciens n’ont pas aimé la vie com.me nous le faisons. Ils avaient le cœur un peu fermé aux affections tendres : ce sont celles justement qui rendent la vie u si cruelle et si douce » i ; celles aussi, quand nous devons prendre congé d’elle, qui nous causent tant de déchirement. Sans doute, les adieux d’Admète et d’Alceste ressemblent beaucoup à ceux que se font aujourd’hui deux

. A, do Musset, Simone,

époux que la mort arrache des bras Tun de Tautre. Mais Admète n’a pas le cœur d’un Athénien: il aime trop sa femme.

Euripide, sans notre inquiétude, sans notre compassion, envisage donc souvent la mort comme l’envisageaient ses compatriotes : c’était un état négatif, sans douleur et sans plaisir, dans lequel on oubliait l’existence qu’on avait euei. Comme dans la tragédie, cette existence, plus peut-être que dans la réalité quotidienne, était tourmentée et malheureuse, les morts 2 étaient ceux qui ne souffraient ni ne pleuraient plus. Mourir était une loi inévitable 3, à laquelle, même quand on était vieux^, on ne se soumettait pas toujours sans répugnance 5, mais qu’on s’efforçait d’accepter sans murmure 6. On remarquait que tout dans l’univers, même dans nos sentiments 7, est périssable, que la vie suit le même cours que ce qui naît, fleurit et meurts, qu’elle doit par une immuable nécessité être moissonnée comme un champ de blé mûr 9, mais que pour elle le temps de la moisson est incertain 10. On se disait que la mort met fin à nos stériles agitations n, qu’elle est préférable à une vie malheureuseia , qu’elle n’est pour nous un objet de crainte qu’à cause de notre ignorance, car nous nous attacherions sans doute beaucoup moins à la vie, si nous savions mieux ce qu’est la morti3; qu’à tout prendre il est douteux que l’on garde dans le tombeau quelque sentiment, et souhaitable qu’on n’en ait aucun Enfin, un

1. Alceste, v. gSS sqq. ; Troyennes, v. 606 sq., texte douteux, v. 636-9, »

Oreste, v. 1084.

2. Dans Homère, oî xa[x6vT£ç, les fatigués, euphémisme pour oi Gavôvxsç, comme l’a expliqué Buttmann dans son Lexilogus. Cf. Iliade, 111, v. 278; XXllh v. 72 ; Odyssée, XI, V. 476; XXIV, V. i4. Decharme, op. cit., p. 126, voulait traduire avec Nâgelsbach: ceux qui en ont fini avec les peines de la vie. Ce sens serait plutôt celui du parfait 01 x£x[jLY)/.oxeç, si ce parfait n’est pas un synonyme de l’aoriste. Il est employé par Euripide dans les Suppliantes, v. 766, et dans les Troyennes, v. 96, par Thucydide, 111, 67, 2, et par Platon, Lois, XI, 927 6. — Voir sur le sens de l’expression oî xa[xovT£ç, la remarque de S. Reinach, dans la Revue Critique, 1898, n" 21, p. 4o3.

3. Alceste, v. 112 sqq. ; Andromaque, v. 1270 sqq. ; Téménides, fragm. 783.

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