‹ Euripide et ses idéesChapitre 288 sur 388 · Odyssée, VI, v. 3o3 sqq · texte numérisé non relu

Odyssée, VI, v. 3o3 sqq

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quelque plaisir à vivre avec sa femme, qui ne savait le plus souveni ni lire ni écrire i, aussi ignorante qu’une de nos paysannes perdues dans le hameau le plus reculé de la plus reculée des provinces? Sans doute, il y avait des lourdauds parmi les Athéniens, et Aristophane nous en a conservé une jolie collection. J’imagine, cependant, qu’il était presque de règle que, quelques semaines après leur union, le mari se détournât de sa femme, qui l’ennuyait. Gela n’empêchait pas les enfants de naître, ni la mère, sans compter le reste, de souffrir pour les mettre au monde, de peiner pour les élever, de remplir, en un mot, le rôle douloureux et cher pour lequel elle est faite, et qui, s’il n’est payé que d’indifférence de la part de celui qui vit à ses côtés, peut devenir très vite insupportable à la moins exigeante.

De là cette plainte de Médée, que les femmes qui ont enfanté ont toutes, chacune à sa manière et à son heure, répétée depuis elle : (( Les hommes disent qu’au foyer notre vie est en sûreté, et qu’eux, ils combattent avec la lance. C’est faux. J’aimerais mieux prendre part à trois batailles, qu’accoucher une seule fois 2. 0 Ce cri est admirable. Car Euripide, qui est souvent si dur à l’égard des femmes, leur montre aussi, par une contradiction nouvelle, une sympathie éclairée et profonde.

Il est vrai que Médée, depuis le lâche abandon de Jason, a plus que personne raison de gémir sur la condition misérable des femmes 3. Toutes, cependant, quel que fût leur mari, devaient ressentir, peutêtre sans s’en rendre compte, un malaise et une gêne de la vie qui leur était réservée. Elles cherchaient à y remédier. Elles ne le pouvaient guère. Les maris qui étaient défiants avaient toujours les yeux sur elles. Les plus accommodants, sans leur imposer une contrainte trop gênante, ne les laissaient pas non plus faire ce qu’elles vou-

I. Iphigénie est obligée de se faire écrire par un compagnon de captivité la lettre qu’elle remet à Oreste. Ipliig. en Taur., v. 678 sqq. (voir la note de Weil sur ce passage). Phèdre, il est vrai, a écrit elle-même sur les tablettes que Thésée trouve dans ses mains quand elle est morte. Hipp., v. 856 sqq. Mais personne n’aurait voulu calomnier, comme elle le fait, l’innocent Hippolyte, et Euripide a été forcé do supposer qu’elle savait écrire. — Sur l’ignorance presque générale des femmes, cf. Médée, v. io85 sqq.

3. Médée, v. 3^18 sqq. On traduit ordinairement tsxsÎv par enfanter. Mais cet aoriste semble avoir un sens plus précis, et il a été très bien compris par Racine, qui parle ici du « péril de l’accouchement ».

3. Médée, v. sSo sqcj. 11 n’a jamais été écrit dans l’Antiquité rien de plus sincère que cette plainte.

laienti. Elles ne sortaient pas librement. Elles ne fréquentaient personne. Le Laboureur de VÉlectre, qui est pourtant le plus doux des hommes (d’ailleurs il n’est qu’un mari honoraire), se fâche presque quand il aperçoit celle qu’on lui a donnée pour femme, causer sur le seuil de sa demeure avec des inconnus. Il juge cette liberté inconvenantea. Le plus étrange, c’est qu’Électre, en entendant ses reproches, se fasse humble, presque suppliante, et qu’elle le conjure de ne pas la soupçonner. Elle reconnaît donc que sa conduite est répréhensible et que les apparences lui sont défavorables 3, Que diraient nos contemporaines, si l’on prétendait les soumettre à une oppression aussi tyrannique ?

Si elles ne pouvaient s’y soustraire par l’adresse, par la douceur, par tous les moyens qu’elles ont inventés pour échapper à toute contrainte et n’agir jamais qu’à leur fantaisie, quelques-unes emploieraient un genre de défense contre lequel l’homme ne peut rien. Asservies corporellement à sa volonté, elles lui soustrairaient la meilleure partie d’elles -mêmes, leur âme : la religion leur prêterait son invincible appui. Et, comme elles sont mystiques par nature, dans l’effort désespéré de leur souffrance, elles arriveraient même à la chérir, puisqu’elles y goûteraient des joies infinies. Mais, avant le christianisme, elles n’avaient pas cette ressource. Elle n’était pas encore inventée. Jamais l’idée ne serait venue à l’ Athénienne de prier les dieux, et encore moins de les aimer, pour trouver en eux un réconfort. Elle aurait eu peur de s’adresser à des maîtres plus durs et plus prévenus contre elle, que celui contre lequel elle cherchait à se protéger. Zeus, le dieu suprême, n’est-il pas souvent en querelle avec Héra? Car ce sont des hommes qui ont peuplé l’Olympe antique, et on le voit bien. Ils n’y ont pas placé de véritable femme, dont le cœur soit compatissant et bon. Artémis ressemble trop à Hippolyte, le bel adolescent qu’elle aime. Athéna connaît et pratique les ruses d’Ulysse, qu’elle protège et qu’elle admire. Les déesses grecques n’ont pas de compassion pour les faibles, ceux qui souffrent et n’ont jamais fait

1. Cf. Lysias, Sur le meurtre (TÉratosthène, § 6, et rapprocher Suppliantes, v. 89 sq.

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