Ibid., V
6. Nous ne croyons pas du tout à ce qu’on nous raconte. Cependant nous nous y intéressons, comme on s’intéresse à un conte déraisonnable. Verrall (Four Plays of Euripides, p. 249 sqq.) prétend que cette monodie était très émouvante et que nous n’avons la tentation d’en sourire que parce que nous la lisons au lieu de l’entendre chanter. Mais pourquoi Euripide s’amuse-t-il lui-même des peurs horribles qu’Oreste, v. i5o6sqq., fait à l’eunuque? Nous avons donc ici un comique très particulier, le comique lyrique, et on le retrouve très grossi dans les Perses de Timothée que Wilamowitz nous a si bien fait connaître. Voir surtout les vers 162 sqq. du dithyrambe, où le Phrygien « mêle le grec au barbare, faisant violence à la clarté de ses discours, en voulant parler la langue d’Ionie». Traduction de P. Mazon, Revue de philologie, 1903, t. XXVll, p. 209 sqq. — 11 est naturel d’opposer à l’opinion de Verrall celle de Radermacher (Ueber eine Scene des Euripideischen Orestes, Rhein. Muséum, vol. 62, 1902, p. 278 sqq.), qui pense qu’en écrivant sa monodie Euripide songeait au Rusiris. Et en effet sur une hydrie du vi' siècle, que rappelle Radermacher, on voit Héraclès mettre fort mal en point Busiris et ses serviteurs, au pied de l’autel où on voulait le sacrifier. La scène est d’nn comique réjouissant. Héraclès étrangle, écrase, lance en l’air quatre esclaves à la fois. Oreste et Pylade n’allaient pas si vite en besogne. Euripide avait écrit un Rusiris, drame satyrique, dont il ne reste presque rien. 11 y en avait cinq ou six autres de ditférents auteurs.
d’Hélène? Le bras du jeune homme est-il resté longtemps en Fair? Quel point d’interrogation inattendu ! Cet arrêt est amusant. Il nous prouve que u la suite au prochain numéro » est un artifice qui ne date pas d’hier.
Si donc, renonçant à Feffet qu’exerce toujours l’attente sur l’esprit, Euripide prévient avec soin son public de ce qu’il va lui montrer, c’est que la fable qu’il met en scène étant presque toujours connue d’avance, comme il ne prenait pas, sauf de très rares exceptions, la peine de la modifier, il intéressait les spectateurs non par l’issue de son drame, mais par le chemin qu’il choisissait pour y aboutir. Là est la vraie explication de ce fait étrange. N’oublions pas qu’il venait après d’autres tragiques, et que les sujets qu’il traitait étaient presque tous moins neufs pour lui que pour ses prédécesseurs. La plupart de ces sujets avaient été plusieurs fois déjà mis sur la scène i : il ne pouvait appréhender de les déflorer. Voilà pourquoi il les résume si cavalièrement dans ses prologues. Voilà aussi la raison des généalogies ennuyeuses qu’ils contiennent 2. Ce sont en quelque sorte des aidemémoire, où il rappelle des séries de noms, que tout le monde savait par cœur, comme nous savons ceux de nos rois. Il faut bien qu’il construise sa pièce avec quelque chose. Il emprunte, puisqu’il y est contraint, les noms des personnages à la mythologie et il nous en avertit. Son originalité commence aussitôt après l’avertissement. Qui oserait dire, en effet, que ses personnages soient ceux de la légende? Qui pourrait même toujours les reconnaître, s’il n’avait la précaution de nous les nommer? Le prologue rattache donc ses drames au fonds national d’où ils sont tirés et il est aussi artificiel qu’est étrangère ellemême au sol d’où elle jaillit, l’efflorescence nouvelle à laquelle il sert de lien.
1. Rappelons quelques faits connus: le Phüoctete de Sophocle fut joué vingt ans environ après celui d’Euripide, mais Eschyle en avait composé un, antérieur aux deux autres. Il y a deux Iphigénies d’Euripide, mais auparavant Eschyle et Sophocle en avaient fait chacun une. De même ils écrivirent tous les trois un Ixion, un Palamede. Qui n’avait pas composé d'Œdipe? 11 en reste deux de Sophocle, et Nauck en cite une dizaine d’autres, parmi lesquels il y en a un d’Euripide. Cependant, ce dernier reprit et résuma encore une fois la légende du roi thébain, à la fin de sa carrière, dans les Phéniciennes. Ils sont très rares les drames des trois tragiques, en tête desquels on pouvait écrire la remarque alexandrine qui se lit aujourd’hui dans V Argument de V Alceste : Tcap’ o-jSsxépto xetxai rj jj.uOoTcoita .Et encore Phrynichos avait écrit, semble-t-il, une Alceste avant Euripide.
2. Voir notamment V Héraclès, VIon, V Hélène, V Iphigénie en Taaride, les Phéniciennes et V Iphigénie à Aulis, v. 49 sqq. Pour cette dernière pièce, je le répète, le prologue a été déplacé.
LE DFUS EX MACIIIXA
Ce prologue était quelquefois récité par un dieu. Gela était presque nécessaire, quand ce dieu devait présider à l’action du drame. Au début des Troyennes, où l’on va voir Ilion s’abîmer dans les flammes, Poséidon, protecteur de la cité agonisante, s’en éloigne sous nos yeux, comme Artémis s’éloigne d’Hippolyte qui va mourir. Mais puisque la pièce est faite pour prouver qu’à la guerre les vainqueurs sont aussi malheureux que leurs victimes, on entend aussitôt Pallas, qui déclare vouloir se venger des Grecs, dont elle a soutenu la cause jusqu’à ce jour. Les deux divinités concluent une alliance. L’action du drame qu’elles dirigent est donc arrêtée devant nous, avant que le drame commence.
De même, un dieu apparaît souvent à la fin de la pièce, parce qu’on a besoin de lui pour la terminer. C’est un acteur d’une autre nature, mais à peine plus grand qu’un autre, dont Euripide dispose à sa guise. Il est rare toutefois qu’il l’emploie pour sortir d’une situation inextricable : il sait assez son métier pour en sortir tout seul. C’est seulement dans VOreste, qui ne pouvait avoir de dénouement, qu’un dieu complaisant vient en apporter uni. Ainsi, les plaisanteries que l’on a faites sur le deus ex machina, qui ne manque jamais de venir au secours des poètes, dans les moments désespérés 2, ne sont pas toujours légitimes.
En réalité, ce dieu intervient pour des raisons plus acceptables. Tantôt, il justifie la conduite qu’il a tenue dans le drame 3. Tantôt, il précise certains détails, qui risquent de paraître encore incertains
1. Oreste, v. 1626 sqq. — Hélène s’est envolée dans les airs au moment où Oreste allait la tuer. Le jeune homme, debout sur le toit du palais, tient nue une épée sur la tête d’Hermione : il va l’égorger. Ménélas, qui voit d’en bas les choses, se désespère de ne pouvoir porter secours à sa fille; mais la porte est fermée et elle est solide. Oreste s’amuse de ses menaces. Quand il en a assez de le railler, il ordonne à sa sœur et à Pylade de mettre le feu au palais; tout a a s’écrouler dans les flammes, tout sera détruit et il sera vengé. Mais Apollon apparaît qui calme le forcené : il était temps.