‹ Euripide et ses idéesChapitre 37 sur 388 · Grenouilles, v. 1008 sqq · texte numérisé non relu

Grenouilles, v. 1008 sqq

3. C’est pourquoi Euripide critique quelquefois Eschyle. Sa polémique littéraire, très déplacée dans une tragédie, annonce déjà la seconde partie des Grenouilles, surtout dans VÉlectre, v. 520-544. Ailleurs, dans les Suppliantes, v. 846-857, et dans les Phéniciennes, V. 751 sq., il cherche à faire comprendre à ses contemporains comme l’art de son prédécesseur, plus voisin de l’épopée et plus lent que le sien, est aussi plus éloigné de la réalité vivante. 11 joue donc, en passant, le rôle de critique dramatique. Mais, comme il parle pour défendre ses innovations, il ne peut s’empêcher d’être désobligeant pour Eschyle. Sur les vers 520 sqq. de VÉlectre, cf. Radermacher, Earipides, als litterarischer Kritiker, Philologus, 1903, vol. 58, p. 546 sqq.

effet, une évolution intellectuelle que les peuples modernes, même les plus agités, n’ont parcourue qu’en plusieurs siècles. C’est Aristophane, contemporain d’Euripide, qui est partial dans ses critiques. Il ne veut pas reconnaître que la génération des guerres médiques n’est plus celle du poète qu’il attaque. Mais aurions-nous jamais l’idée, en notre temps si généreux et si troublé, de reprocher à un écrivain de ne pas avoir sur le théâtre des théories aussi rassises que celles de Corneille au milieu du xvii® siècle? Et si cet écrivain est sincère, quelle que soit son incertitude intime, n’est-il pas à l’abri de tout blâme ?

Or, une des qualités maîtresses d’Euripide, c’est justement la sincérité, une sincérité clairvoyante, qui ne peut s’accommoder des formules de ses prédécesseurs. Le mot qu’a dit de lui Aristote est profondément vrai : il a peint les hommes tels qu’ils sonti. Cela ne veut pas dire qu’il les ait peints toujours beaux.

Il a donc évolué vers ce que nous appelons le réalisme. Ce mot est toujours un peu gros quand il s’agit de la Grèce classique. Entendons par là qu’il n’a pas volontairement fermé les yeux sur une bonne partie de l’univers, celle que les pessimistes se plaisent à grossir, celle aussi que les gens satisfaits s’efforcent de diminuer. Il a vu les choses comme elles sont, et tâché de les peindre, autant du moins que le lui permettait son art, telles qu’il les voyait. Et c’est par là qu’il nous attire.

Car, bien que la tragédie de Sophocle soit une œuvre parfaite, on peut désirer autre chose. Si l’art savant qui l’a produite nous inspire une admiration d’autant plus profonde que notre existence devient de jour en jour plus heurtée et plus laide, cependant la réalité où nous nous sentons étroitement confinés n’est pas sans attrait. En la considérant avec un esprit attentif, nous remarquons qu’elle est ondoyante comme la vie elle-même, et qu’elle est capable de nous inspirer tous les sentiments, ceux surtout qui sont teintés de sympathie et de pitié. Car ce qui nous entoure, êtres vivants, objets inanimés, prend une voix qui nous touche. Et le poète qui sait l’écouter et la faire entendre est le maître de notre cœur.

. Poétique, 2b, i46o B, 34 (Vahlen).

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