LE SE^S DE LA REALITE
Sans doute, il est vain, il est chimérique d’essayer à la scène des reconstitutions où Thistoire elle- même ne réussit pas toujours. Sophocle n’a pas animé ses drames d’une vie qui lui fût étrangère. En faisant parler ses personnages, il a moins écouté l’épopée que sa voie intérieure. Ne leur a-t-il même pas quelquefois supposé, sans penser à mal, des mœurs qui n’étaient en harmonie qu’avec les siennes i ? Un tel anachronisme est assez suggestif. Mais, malgré tout, la taille de ses héros reste haute. Leur âme, déjà plus compliquée, est noble et grande. Ajax, Ulysse, Philoctète ne sont pas des répliques de l’art ancien, mais ils s’en inspirent, le continuent, le développent et par cela même l’embellissent.
Avec Euripide, tout cela change. Un de ses contemporains lui a mis quelques paroles dans la bouche, qu’il importe de retenir. Quand Aristophane fait demander par Eschyle pourquoi il faut admirer un poète, Euripide lui répond : « Pour ses sages conseils, qui rendent meilleurs les hommes dans les cités 2. » Certes, dans l’intention d’Aristophane, cette déclaration est une critique. 11 ne croit pas que cette fin idéale, qui a été celle que l’Antiquité a longtemps assignée à la poésie, ait jamais été celle qu’Euripide essaya d’atteindre. Eschyle le marque nettement. Il reproche en termes très vifs à son adversaire d’avoir corrompu le public de ses drames, par le spectacle des laideurs, des turpitudes et des vices qu’il met honteusement à nu.
Ne disons pas que ce jugement est sévère, mais plutôt qu’Eschyle ne pouvait pas juger Euripide. Ces deux hommes ne se comprenaient pas. Gomme ils incarnent deux époques différentes, il n’ont sur aucun point d’idées communes 3. Leur esprit n’est pas fait de la même manière. En cinquante années, pendant lesquelles les passions furent si vives et les événements si pressés, la cité athénienne accomplit, en
1 . Philoctète, v. Patrocle est ici ràp(o[j,£voç d’Achille, comme dans les Myrmidons : c’est donc Eschyle qui avait le premier commis l’anachronisme. Plus tard on l’accepta comme une vérité indiscutable. Cf. Eschine, Contre Timarque, § i33.