‹ Euripide et ses idéesChapitre 72 sur 388 · LE JEU DES IDÉES OPPOSEES · texte numérisé non relu

LE JEU DES IDÉES OPPOSEES

La raison du poète n'est jamais dupe. Il sait ce qu’il fait, et il le dit. Quelquefois il semble se laisser entraîner par son imagination, qui est fort vive. Tout à coup, il se ressaisit, proteste. Nous entendons comme la voix d’un homme qui se moque de lui-même, et nous ne savons plus si nous devons nous fier à lui. Le charme est rompu. Notre plaisir est détruit. Tout cela ne va pas sans surprise, ni sans heurt.

Deux fois, il nous a décrit Clytemnestre se traînant aux pieds de son fils et le suppliant de ne pas la tuer. On croirait qu’il a vraiment assisté au meurtre, puisqu’il le voit toujours de la même manière. Il révoque d’abord dans un morceau lyrique : « La victime, dit-il, montrait sa mamelle au milieu de l’ égorge n len 1 1. » Cinq ans plus tard, l’image est devenue plus précise dans les iambes. Cette précision donne aux paroles de Tyndare, reprochant au jeune homme le parricide qu’il a commis, un pathétique émouvant : «Eh quoi! malheureux, quelle âme avais-tu donc, quand ta mère te suppliait et te découvrait sa mamelle? Moi qui n’ai pas vu la scène affreuse, dans les larmes je sens se fondre mes yeux, que la vieillesse a déjà séchés 2. » Pour nous émouvoir comme il le fait, il fallait bien que le poète fût ému lui-même. Cependant, quelques vers plus loin, Oreste essaie de se justifier de son crime. Il dit que la cause d’Agamemnon est celle de tous les maris trompés, que le châtiment de Clytemnestre était juste, nécessaire, et, comme s’il avait remarqué l’effet produit sur nous par l’évocation de la scène atroce, il ajoute sur un ton dégagé : « Si les femmes en viennent à ce degré d’impudence, qu’elles égorgent leurs époux, que leurs enfants les protègent, et qu’elles n’aient qu’à montrer leur mamelle pour émouvoir leur pitié 3, ce sera pour elles un jeu de tuer leurs maris, au premier prétexte venu »

Cette habileté à faire valoir deux idées contraires et à jongler avec

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