Troyennes, v. 373 et v
4. L’analyse sommaire de ce discours aura sans doute fait comprendre comment les idées y sont groupées. Le développement est antithétique : a b c — c b a. Dans la première moitié, deux faits particuliers sont énoncés, puis vient une série d’idées, analogues les unes aux autres, qui forment un groupe. C’est le même ordre, mais renversé, qui est suivi dans la seconde partie. Gassandre, pour sauvegarder la vrai-
clairvoyance. Ils prennent l’habitude de risquer des affirmations douteuses. Ils ne voient plus les objets comme ils sont et les déforment à leur insu. Ils finissent par se créer une seconde vue des choses. Ils la croient ingénieuse, et elle Test quelquefois, mais à quels dangers ne les fait- elle pas courir? Ils s’aventurent dans des chemins inconnus, où l’on n’a aucune tentation de les suivre. Ce qu’ils disent est insolite, recherché, sent l’extraordinaire. On se méfie d’arguments venus de si loin : ils surprennent et ne persuadent pas. Le bon sens, qui se contente de raisons plus simples, est aussi plus habile, parce qu’on ne peut y résister et qu’il entraîne la conviction.
Prenons la légende d’Oreste. Il n’en est aucune dont Euripide n’ait plus souvent retourné les éléments en son esprit. La situation des personnages y était multiple, tourmentée, douloureuse. Elle plaisait à cet ancien qui aime déjà, comme un moderne, les complications psychologiques. Une femme, meurtrière de son mari, qui, avant de succomber sous les coups de ses enfants, défend la cause des mères et des épouses ; une fille, blessée des erreurs de sa mère, et pleine de haine contre celle qu’elle devrait aimer; un fils qui, pour venger son père, commet en frémissant un parricide; un beau-père qui plaide pour sa fille contre ses petits-enfants, au nom de l’humanité et de la raison : quelles situations riches en analyses sentimentales et en discours, puisque c’étaient les discours qui, en ce temps-là, contenaient les analyses! Gomme il était aisé de multiplier les arguments contraires entre ces êtres que la légende avait opposés ! Sans compter qu’ Apollon, qui avait poussé les uns contre les autres tous ces furieux, n’était pas innocent du sang versé, et qu’il était bien permis d’en faire rejaillir quelques éclaboussures sur son divin visage : ce n’était pas un détail indifférent pour Euripide.
Or, il arrivera ceci : comme on ne défend bien que les causes où l’on tient à avoir raison, — pour Euripide, ce sont souvent les causes où il est difficile de ne pas avoir tort, — celle d’Oreste qui nous paraît excellente, puisqu’il n’a été que l’exécuteur des ordres de Loxias, deviendra très médiocre, parce qu’elle ne le passionne pas. Au contraire,
semblance, a bien fait de nous dire, v. 366 sq., que son délire a cessé : elle parle avec beaucoup d’ordre et la Pythie ne devait pas faire toujours comme elle. Tout argument qui ne peut entrer dans l’ensemble, sans en déranger l’équilibre, est rejeté comme s’il n’avait pas de valeur : la symétrie générale doit avant tout rester intacte.
Clytemnestre trouvera des raisons très fortes pour justifier son crime, parce qu’il n’était pas aisément défendable, et que son châtiment devait paraître plus odieux, si le meurtre d’Agamemnon était presque légitime. Enfin, Tyndare aura des paroles décisives contre le parricide, parce qu’il condamnera en même temps le dieu qui l’a fait agir.
Examinons quelques-uns des arguments de ces plaidoyers. Celui d’Oreste, ai - je dit, est faible. Quand le fils d’Agamemnon essaie de se justifier devant Tyndare du meurtre de sa mère, il devrait bien, dans son intérêt même, en donner des raisons plus naturelles. Il avoue qu’il a été criminel envers Clytemnestre ; mais à l’égard de son père, il prétend avoir été un fils pieux. Pourquoi oppose-t-il ces deux êtres l’un à l’autre? Forcé, dit-il, de choisir entre les deux, il a préféré celui auquel il devait le plus : Agamemnon l’a engendré, Clytemnestre ne l’a qu’enfanté (ce qui est bien quelque chose). Puisque, ajoute-t-il avec une assurance qui déconcerte, on est plus l’enfant de son père que celui de sa mère, j’ai eu raison de tuer l’une pour venger l’autre i. — Que pense-t-on de l’argument? Quoiqu’il fût emprunté à Eschyle et à Anaxagoras, le public de 4o8, nous le savons 2, ne l’entendit pas sans protester. Et, aujourd’hui, je doute qu’il paraisse très convaincant, surtout aux femmes.
Plus loin, Oreste s’indigne de ce que sa mère, en prenant un amant, ait violé la loi hellénique, qui interdisait à la femme de disposer de son propre corps 3. C’était pourtant le moindre inconvénient de son crime. Elle était coupable, parce qu’elle avait trahi la foi conjugale. Pour la trahir, il fallait bien qu’elle eût un complice, et ce complice qu’elle le prît seule. On ne voit pas comment les choses auraient pu se passer autrement. Clytemnestre devait- elle tenir des mains de quelqu’un le successeur qu’elle donnait à Agamemnon ? Et qui dans sa famille aurait voulu le lui procurer ? Oreste n’est vraiment pas difficile sur le choix de ses arguments. Fait -il bien attention à ce qu’il dit, et regrette-t-il de n’avoir pas choisi lui- même l’amant de sa mère?
Il ajoute, car il est intarissable, qu’elle avait sans doute conscience de son crime, mais qu’elle ne s’en est pas punie Espérait-il que pour