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INTRODUCTION

L'expression d'« Europe centrale » a pénétré dans la langue politique ellemême. Au milieu du formidable conflit qui a ensanglanté l'Europe de 1914 à 1918, on a parlé de Puissances centrales et d'un Mitteleuropa, dont l'unité se serait réalisée au profit de l'Allemagne.

Mais la notion d'Europe centrale répond-elle à des réalités géographiques ? Nul doute n'est possible, quand on parle d'Asie centrale : nous pensons au Tibet, aux bassins fermés du Tarim et du Gobi. L'Afrique centrale, longtemps aussi inconnue, se situe du Tchad aux sources du Nil. Avec ses contours profondément découpés, l'Europe n'a rien de comparable à la massive Afrique ou à l'immense et montueuse Asie. Si la géographie parle d'Europe centrale, c'est pour opposer un tronc à des péninsules périphériques ou, mieux encore, pour marquer la situation moyenne qu'occupent les pays considérés, entre l'Europe occidentale plus articulée et l'Europe orientale plus compacte.

Un coup d'œil sur la carte suffit en effet à montrer le rayonnement des presqu'îles et l'émiettement des îles autour de la partie plus homogène du continent que nous appelons l'Europe centrale. Il montre aussi l'opposition frappante de la massive Russie, encore asiatique par ses immenses plaines, et de l'Europe occidentale, où aucun point ne se trouve à plus de 500 kilomètres de la mer. Tout un monde de contrastes géographiques et historiques, physiques et économiques, sociaux et politiques répond à cette opposition ; l'Europe centrale apparaît comme une région de transition, tenant le milieu entre les extrêmes.

Deux isthmes y réduisent à 1 000 kilomètres la distance entre les mers du Nord et celles du Sud, et ont fixé, dès les premiers âges de l'humanité, deux voies commerciales essentielles entre les régions forestières septentrionales et les lumineux rivages de la Méditerranée. Deux grands empires ont cherché à maîtriser ces routes : la Pologne à l'Est, qui a sombré dans les discordes au xviii® siècle, l'Allemagne à l'Ouest, qui a bouleversé vainement l'Europe en voulant reprendre le rêve du Saint-Empire romain-germanique.

Le morcellement physique caractéristique de l'Europe occidentale commence déjà dans l'Europe centrale à se marquer, sinon dans les contours de ses

Géocbaphie universelle. — Europe centrale, L 1

LA NOTION d'eUROPE CENTRALE.

rivages maritimes, du moins dans le mélange des plaines et des montagnes, qui la divisent en compartiments séparés. Le puissant bourrelet des Alpes, dépassant 4 000 mètres, celui, plus modeste, des Carpates, les massifs forestiers de Bohême et de l'Allemagne Sud-occidentale se dressent en travers des voies de communication, qui traversent sans obstacle toute l'immensité russe. A côté des fleuves de l'Europe occidentale, le Rhin et le Danube sont des géants, mais ils le cèdent de beaucoup aux fleuves russes ; ce n'est même qu'au prix de percées étroites à travers des barrières montagneuses qu'ils ont réussi à réunir les différentes cuvettes formant actuellement leurs bassins.

Entre la Russie continentale, où l'éloignement de la mer exagère les oscillations du climat, et l'Europe occidentale, qui doit à l'Océan des hivers plus doux avec des étés plus tempérés, l'Europe centrale tient encore le milieu. L'hiver de Prague, très rigoureux pour le Parisien, est vraiment tempéré pour le Moscovite. Mais le rapprochement des mers du Nord et du Sud, autant que les irrégularités très accentuées du relief, déterminent des contrastes régionaux particulièrement accentués, qui sont un puissant élément de diversité. A la fm de l'été, la plaine des environs de Bucarest est une steppe brûlée, alors que les coteaux de la Souabe ont leur aspect le plus riant, avec les vergers entourant leurs coquets villages et les frondaisons verdoyantes des forêts couronnant les hauteurs. Les immenses pinèdes du Brandebourg, les landes tourbeuses de la Frise paraissent en toute saison bien loin des belles campagnes de la Vénétie ou même simplement de la Hesse rhénane. Les voyages faciles et rapides à travers l'Europe centrale ont rendu familiers à tous ces contrastes. Moins bien connus de nos ancêtres, ils n'en avaient pas moins d'importance. On devine quelles convoitises ils ont pu exciter, quel attrait ils ont pu exercer, comment ils ont éveillé l'esprit de commerce, dès les premiers âges, et le goût des expéditions lointaines chez les peuplades primitives instables, comment ils ont fait de l'Europe centrale un lieu de routes commerciales et de voies d'invasion se croisant du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, des pays du Nord aux rives méditerranéennes, des steppes de l'Orient aux régions océaniques de l'Ouest.

Lieu de passage et carrefour de routes, l'Europe centrale est pourtant moins ouverte que l'Europe orientale, tout en étant moins propre à la fusion des éléments ethniques que les péninsules et les îles de l'Europe occidentale. Les vagues des invasions asiatiques se sont étalées largement dans les immenses plaines russes ; leurs remous incessants sont encore sensibles aujourd'hui dans le bariolage des types humains. Canalisées dans les couloirs qui s'ouvrent entre les montagnes de l'Europe centrale, ces invasions y ont parfois été arrêtées, sans parvenir jusqu'à l'Europe occidentale. L'instabilité politique qui a caractérisé jusqu'au xix^ siècle l'Europe centrale, aussi bien que son développement économique tardif, sont dus à l'influence persistante de ces éléments de trouble. Le morcellement de la structure physique a favorisé l'élaboration de groupements nationaux de caractère local, qui se sont longtemps ignorés, bien qu'ils aient contribué, dans une certaine mesure, à perpétuer le morcellement politique. Leur éveil à la conscience s'est trouvé coïncider avec la constitution de grands États i modernes, qui ont cherché trop tard à réaliser une synthèse de races, telle que j celles qui s'étaient lentement élaborées au cours des siècles dans les États de i l'Europe occidentale. L'Empire austro-hongrois a survécu jusqu'au moment où son édiflce instable s'est écroulé dans l'ébranlement de la grande guerre de

1914-1918. L'Empire allemand a subsisté, mais en sacrifiant ses conquêtes sur des nationalités non germaniques. L'Europe centrale a fait un pas en arrière dans la voie de l'unification politique, mais peut-être un pas en avant dans la voie de la stabilité, si les nouveaux États correspondent à des groupements naturels de peuples. Elle reste moins solide que l'Europe occidentale, plus organisée cependant que l'Europe orientale.

Ainsi, l'Europe centrale n'est pas un mot. Nous y reconnaissons une partie de notre continent, moins massive que l'Europe de l'Est, moins divisée que l'Europe péninsulaire et périphérique ; moins précoce dans son développement que celle-ci, plus avancée incontestablement que celle-là ; pays d'instabilité politique prolongée, répondant à une instabilité ethnique, lieu de rencontre d'influences, qui se fondent plus harmonieusement dans l'Europe océanique, qui s'étalent plus largement dans l'Europe continentale de l'Est ; région de contrastes violents de relief et de climat, où les individualités locales, basées sur la race et le milieu, sont plus conscientes que dans l'Europe orientale, plus persistantes que dans l'Europe péninsulaire.

Ses limites géographiques ne peuvent être tracées avec une précision absolue. On est convenu d'y comprendre les États qui y sont incontestablement centrés : l'Allemagne et la Pologne, la Suisse, l'Autriche, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Roumanie, en laissant de côté ceux dont la masse principale est en dehors, comme la Yougoslavie et l'Italie.

Dans ce cadre rentrent les régions de l'Europe dont la structure physique a été le plus minutieusement étudiée par une infinité d'ouvrages, mémoires et articles de revue, les groupements humains les plus denses et les foyers d'activité les plus importants du continent, mais aussi les États les plus récemment constitués, où la vie économique doit s'adapter aux nouvelles frontières. Ce n'est pas seulement le géographe curieux de s'expliquer les aspects variés du relief et du climat, du tapis végétal et de l'habitat humain, qui regarde vers l'Europe centrale, mais tout esprit soucieux des réalités économiques, qu'on saisit ici en pleine transformation, tout citoyen préoccupé par un avenir politique incertain. L'incendie qui a dévoré tant de vies et de biens ne peut s'être éteint sans laisser quelques étincelles, et l'on se demande si la paix du monde ne dépendra pas, pendant quelques décades, de ce qui se passera dans l'Europe centrale.

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