PLAINES DANUBIENNES
Caractères généraux. — Les plaines danubiennes n'ont pas la grandiose uniformité de cette plaine germano-polonaise, où il faut regarder d'assez près pour découvrir des contrastes. Leurs limites sont nettes, et des montagnes les encadrent : Alpes, massif hercynien de Bohême, Carpates et Balkans. Ces montagnes les divisent même en compartiments distincts : d'un côté, la plaine bas-danubienne, de l'autre, la plaine pannonique. Cette dernière est encore accidentée de reliefs assez accusés pour isoler des angles, surtout du côté de Vienne et Budapest.
Le Danube, qui a réussi à drainer toutes ces régions, en entraînant à la mer Noire les eaux qui leur descendent des Alpes et des Carpates, n'est pas le seul lien géographique. On a noté déjà la teinte uniforme du climat, où se combinent les influences continentales et méditerranéennes ; on a signalé l'aspect de steppe qui frappe déjà aux portes de Vienne, s'affirme dans la Puszta hongroise et se retrouve dans le Baragan valaque (pl. XIII).
Depuis plusieurs époques géologiques, ces régions ont vécu la même histoire. Ce n'est pas seulement au Quaternaire qu'elles ont vu des alluvions s'étaler au bord de grands lacs ; pendant tout le Néogène, elles ont appartenu à la zone des mers sarmatiques, dont les dépôts se suivent à travers la Russie méridionale jusqu'à la région aralo-caspienne (fig. 14 et 15). Leur histoire est celle du morcellement de cette Méditerranée primitive, refoulée par les plissements alpins, qui finit par la dessalure et l'assèchement complet. Les limites des plaines pannonique et bas-danubienne ont été fixées par les derniers mouvements du sol. On retrouve les dépôts de la Méditerranée sarmatique dans les Alpes orientales et dans les Carpates, où ils sont pris dans les plissements ; seuls les sondages les atteignent au centre des plaines, où les alluvions voilent tout, compensant un affaissement qui s'est poursuivi jusqu'à une époque très récente. Le Pliocène lui-même est à plus de 100 mètres au-dessous du niveau de la mer en Hongrie aussi bien qu'en Valachie.
La plaine pannonique et ses antichambres. — Du Kahlenberg, dernier éperon des Alpes dominant Vienne, comme de la citadelle de Bratislava, ou des hauteurs du vieux Bude, le regard s'étend sur un panorama de plaines où le Danube déroule ses bras divagants. A Budapest, l'horizon est sans limites : c'est
l<.° 18° 22°EGr 26° 30°
FiG. 14. — Extension des mers sarmatiques (Miocène moyen), d'après Laskaref.
1, Dépôts marins ; 2, Dépôts saumâtres (lagunaires et continentaux). — Échelle, 1 : 200 000 000.
LES PLAINES
FiG. 15. — • Extension des lacs levantins. 1, Lacs levantins. — Échelle, 1 : 200 000 000.
la plaine pannonique proprement dite, qui mesure 400 kilomètres de Munkaccvo à Belgrade (pl. XIII, A). A Vienne comme à Bratislava, on discerne aisément, par temps clair, les hauteurs que le grand fleuve devra de nouveau percer avant peu. Le Bassin de Vienne et celui de Bratislava forment comme deux antichambres du vaste Bassin Pannonique. Ils en reproduisent les caractères essentiels, avec des dimensions assez réduites pour qu'on reconnaisse plus facilement l'origine de la dépression. Il s'agit d'une trouée ouverte par affaissement dans la grande zone des plissements tertiaires.
La continuité des plis alpins et carpatiques éclate sur la carte et ne frappe pas moins le voyageur qui descend le Danube. Les chaînons boisés du Wienerwald se prolongent au Nord du grand fleuve par une série d'îlots rocheux à demi noyés dans le Tertiaire : croupes de grès du Bisamberg ou récifs calcaires de Saatz et de Nicholsbourg. A 40 kilomètres plus loin, le Danube dçit s'encaisser encore pour traverser une nouvelle barrière : c'est le chaînon des Petites Carpates, où s'accroche Bratislava et que prolongent au Sud les monts de la Leitha. Entre ces deux alignements parallèles, le Bassin de Vienne, continué au Nord par le Marchfeld jusqu'au
cœur de la Moravie, apparaît comme une vaste dépression longitudinale.
Il en est de même du Bassin de Bratislava, trois ou quatre fois plus étendu, dont les plaines pénètrent comme des golfes entre les chaînes et massifs ennoyés des Carpates, tandis qu'au Sud du Danube, qui en sort par le pittoresque défilé de Visegrad, les plateaux du Bakony n'arrivent pas, en s'allongeant jusqu'à l'extrémité du lac Balaton, à l'isoler complètement de la plaine pannonique.
L'affaissement paraît gagner en ampleur vers le Sud-Est. Autant le Bassin de Vienne est dépassé par celui de Bratislava, autant ce dernier paraît réduit auprès du grand Bassin Pannonique. On dirait que plusieurs compartiments se sont confondus par effacement des cloisons, dont il ne reste que quelques piliers isolés : massifs de Mecsecs en Hongrie, Fruskagora en Yougoslavie. Peut-être faut-il accuser la divergence des faisceaux de plis alpins, mais celle-ci paraît supposer l'existence d'un vieux massif disparu sous l'emplacement de l'Alfœld. Nul doute que le grand Bassin Pannonique ne corresponde à un point faible de l'écorce terrestre. Ce ne sont pas seulement les Alpes et peut-être une plate-forme hercynienne qui y sont engloutis, mais aussi un vaste segment de l'arc carpatique. La plaine de la Tisza s'enfonce au Nord-Est aux dépens de toutes les zones internes, à peine séparée de la Galicie par un ruban de chaînes gréseuses.
C'est cependant au Sud, dans le Banat, qu'est le point le plus bas de la grande plaine pannonique. C'est là que se réunissent toutes les eaux, que les lacs ont persisté le plus longtemps, que les tremblements de terre semblent indiquer un affai.ssement persistant encore. C'est de là aussi qu'est partie la vague d'érosion qui a remonté le cours du Danube, depuis que s'est organisé l'écoulement
par les Portes de Fer, en fonction du niveau de base de la mer Noire. Fait capital, car, si l'emplacement et les contours de la plaine pannonique et de ses antichambres ont été déterminés par l'affaissement, c'est surtout au déblaiement plus ou moins poussé des formations meubles que sont dus les différences d'altitude, qui y atteignent encore plus de 100 mètres, les aspects du sol, tantôt trop sec, tantôt trop humide, et les conditions différentes du peuplement, que la description régionale nous montrera.
La plaine bas-danubienne. — Une certaine solidarité physique existe donc entre les plaines du moyen et du bas Danube. La dernière est moins vaste et plus accidentée, mais moins fermée. La dépression valaque ne mesure que 400 kilomètres de l'Est à l'Ouest, et, sur une largeur de 150 kilomètres, près de la moitié est occupée à l'Ouest par des collines, s'élevant de 200 à 600 mètres jusqu'au pied des Carpates. Mais le massif de la Dobrogea, qui détourne le Danube vers le Nord, ne réussit pas à boucher les vastes horizons des plaines russes, prolongées par une plate-forme que les eaux de la mer Noire recouvrent d'une mince pellicule. La situation de cette plaine par rapport aux plis tertiaires diffère sensiblement de celle de la plaine pannonique. Ce n'est plus à l'intérieur de ces plis, mais en avant, qu'elle s'étale. La courbure de l'arc carpatique, que les Balkans semblent prolonger, dessine là un feston qui a clairement marqué l'axe de la dépression. C'est une fosse d'avant-pays qu'ont occupée les mers sarmatiques, puis les lacs levantins. L'affaissement y a été continu, et l'épaisseur des formations néogènes traversées par les sondages près de Bucarest est comparable à celle des fossés tectoniques les plus accusés (800 à 1 000 mètres).
Le cadre est toutefois rétréci au Nord-Est par l'affleurement de la grande plate-forme russe, qui doit constituer tout le sous-sol de la Bessarabie et de la Moldavie septentrionale ; à l'Est, par le curieux massif ancien de la Dobrogea, dont la structure géologique révèle une histoire des plus compliquées, débris d'une chaîne « cimmérique », dont on soupçonne les relations avec les montagnes du Sud de la Crimée. C'est précisément au contact avec ce môle que l'affaissement paraît avoir été le plus persistant, là que les lacs quaternaires se sont maintenus le plus longtemps, là que convergent les eaux. C'est de là qu'est partie l'érosion qui, en remontant vers les Carpates, a sculpté les terrasses de la Munténie et les collines de l'Olténie.
Différentes par leur évolution physique, qui les lie cependant les unes aux autres, les plaines danubiennes ne sont pas moins différentes par leurs destinées politiques, quoique les vicissitudes du peuplement y offrent bien des points communs. Cette trouée ouverte vers l'Orient a canalisé les mouvements de peuples pendant bien des siècles, et le trouble que les Turcs ont jeté dans toute l'Europe du Sud-Est y a persisté jusqu'aux xviiie et xix" siècles. Il a fallu recoloniser le Banat et l'Alfœld ravagés, comme le Baragan valaque. La bigarrure ethnique de vastes plaines que la nature semblait avoir prédisposées à l'unité est due à ces derniers mouvements, autant qu'à ceux qui ont, au moyen âge, mis en contact Slaves et Allemands, Roumains et Magyars. Mais le résultat final a été différent, dans les plaines du moyen Danube et dans la plaine bas-danubienne.
Celle-ci, de dimensions plus réduites, a fini par être occupée entièrement par les Roumains et est devenue le siège d'une principauté qui a été le noyau de la
LES PLAINES
grande Roumanie d'aujourd'hui. La vaste plaine pannonique a pu être maîtrisée politiquement par un petit peuple asiatique, mais celui-ci n'a pas réussi à assimiler les Slaves du Nord (Slovaques) et ceux du Sud (Serbes). La ruine de l'Empire austro-hongrois a permis le rattachement des uns à la Tchécoslovaquie et des autres à la Yougoslavie. Même la marge orientale de la plaine, où le peuplement roumain de la Transylvanie déborde, a échappé à l'État hongrois très réduit. La description régionale de la plaine pannonique se trouvera donc, dans cet ouvrage, partagée entre trois États ; la partie méridionale, appartenant à la Yougoslavie, nous échappe même entièrement.
Les antichambres de la plaine pannonique n'ont pas davantage d'unité politique. Les Slaves les ont occupées presque entièrement, mais la colonisation germanique du bas moyen âge les a délogés en très grande partie du couloir de Vienne et a pénétré dans celui de Bratislava où elle s'est heurtée aux Magyars. La dislocation de l'Empire austro-hongrois a amené le partage de ces plaines entre l'Autriche, la Tchécoslovaquie et la Hongrie.
— COULOIR SUBALPIN ET PLATES-FORMES SUBCARPATIQUES
En dehors de la grande plaine germano-polonaise et des plaines danubiennes, l'Europe centrale compte encore des plaines assez étendues, parfois découpées par l'érosion en collines, mais formant toujours des zones déprimées entre les montagnes, lieux de peuplement plus dense et de vie économique plus active. Nous en voyons deux groupes, liés aux deux grandes chaînes de plissement récent, dont ils bordent le front externe. Le premier mérite le nom de Couloir subalpin, le second, celui de Plates-formes subcarpatiques.
Couloir subalpin. — C'est vraiment un grand couloir qui s'allonge au pied des Alpes sur 750 kilomètres, depuis la Savoie jusqu'à l'Autriche. Partagé entre plusieurs États, drainé par trois fleuves, dont l'un porte ses eaux à la mer Noire, l'autre à la mer du Nord et le troisième à la Méditerranée, il n'en a pas moins, pour le géographe, son unité physique. Des chaînes et des plateaux calcaires, auxquels on a justement étendu le nom de Jura, en marquent le bord septentrional, depuis le Bugey français jusqu'à la Franconie et le Haut-Palatinat bavarois. Leur écartement plus ou moins grand du bord des Alpes, dont ils se détachent vers Chambéry, détermine la largeur plus ou moins grande du couloir. Mais, d'un bout à l'autre, nous trouvons une zone déprimée dont tous les caractères géographiques et toute l'histoire morphologique sont sous la dépendance des Alpes. Ce sont les débris arrachés par l'érosion à la puissante chaîne, déjà fortement soulevée, qui ont formé, dans une mer peu profonde ou dans des lacs, les grés plus ou moins grossiers et plus ou moins argileux connus sous le nom de « molasse » dans tout le couloir subalpin. Ce sont les puissantes rivières issues des Alpes qui ont sculpté dans ces couches, soulevées à leur tour, un relief de collines. Mais surtout ce sont les immenses glaciers débouchant des vallées alpines au Quaternaire qui ont transformé complètement ce relief, creusant et élargissant les vallées principales, accumulant d'énormes masses de moraines et étalant en avant de vastes plaines de cailloutis. A chaque pas, des lacs apparaissent dans les vallées surcreusées ou barrées par des amphithéâtres morainiques, témoins
l'europe centrale.
déjà réduits des nappes plus nombreuses et plus étendues qui ont dû apparaître partout après le retrait des glaciers, comme en témoigne l'extension des plaines humides et des tourbières.
Débouchant des vallées alpines avec l'impétuosité de torrents, une légion de rivières parcourt rapidement le couloir. L'abondance des lacs n'exclut pas un réseau hydrographique très serré, dont tous les fdets se dirigent presque normalement au bord des Alpes vers un grand collecteur situé au pied des reliefs jurassiens: Danube, Aar ou Rhône.
Tout du long de ce couloir règne le climat que nous avons qualifié de subalpin, à la fois assez humide et très continental, avec des brouillards d'hiver et une couverture de neige assez prolongée, avec des étés cependant relativement chauds, malgré l'altitude.
Ces caractères généraux se nuancent d'un bout à l'autre du sillon suivant sa largeur, qui augmente au fur et à mesure que le Jura s'écarte des Alpes. En Suisse, elle ne dépasse pas 60 kilomètres : aussi a-t-on affaire à un pays de collines, très découpé. A l'Est, les plis jurassiens viennent mourir dans les plateaux calcaires de Souabe et Franconie, que 150 kilomètres séparent des chaînes préalpines ; dans le couloir épanoui, les plaines dominent, échelonnées à différents niveaux. Mais ces caractères changent à l'extrémité orientale, quand les plis alpins viennent se mouler presque sur le bord du Massif Bohémien. C'est comme un détroit où se glisse le Danube.
Ces trois parties du couloir appartiennent, la première, presque entièrement à la Suisse ; la seconde, à l'Allemagne (Wurtemberg et Bavière) ; la troisième, à l'Autriche ; elles pourront être décrites séparément.
Les plates-formes subcarpatiques. — Le couloir subalpin d'Autriche se prolonge, entre les Carpates du Nord-Ouest et le Massif de Bohême, par une série de bassins, qui conduit à la Porte de Moravie. Au delà, le front des plis carpatiques se dresse au-dessus d'hôrizons qu'aucun relief notable ne vient plus fermer. Les crêtes arrondies de la Lysagora, atteignant à peine 600 mètres, sont le dernier massif hercynien, qui se dresse à 100 kilomètres des Beskides. A l'Est, rien n'arrête la circulation jusqu'à l'océan Glacial Arctique, au Caucase et à l'Oural. La ligne de partage des eaux entre les mers du Nord et les mers du Sud, entre la Vistule qui va vers la Baltique et le Dniestr qui va vers la mer Noire, est formée, même au bord des Carpates, par des plateaux n'atteignant pas 500 mètres, dont les couches horizontales s'inclinent doucement vers le Sud. Quand le Dniestr commence à y enfoncer ses méandres encaissés, on est surpris de voir, sous la couverture de lœss qui donne à la plate-forme de Podolie son aspect de steppe et sous le Néogène qu'elle voile, apparaître, non seulement le Crétacé horizontal, mais le Carbonifère, aussi peu dérangé, et même, par endroits, le socle cristallin. Nous touchons à l'immense plate-forme russe.
Ce bouclier primitif doit s'étendre sous les couches tertiaires que l'érosion découpe en collines ondulées dans la Bessarabie et la Moldavie septentrionales.
Le nom de Plates-formes subcarpatiques convient bien à l'ensemble de ces pays. Mais, là encore, certains contrastes régionaux sont à noter. A l'Ouest, la structure hercynienne joue encore un certain rôle ; à l'Est, elle disparaît complètement. Du côté de la Vistule, la glaciation nordique s'est étendue jusqu'au pied des Beskides ; elle n'a pas dépassé les limites du bassin du Dniestr. Ceci
l'Iiol. Cli(iliiul,.\ .