LA PLAINE GERMANO-POLONAISE
L'invasion glaciaire et les traces de l'histoire hercynienne. — Dans toute l'Europe centrale, rien n'approche l'ampleur de la grande plaine germano-polonaise. Sur 1 200 kilomètres de l'Est à l'Ouest et 400 à 500 du Nord au Sud, aucun relief n'atteint 300 mètres, en dehors des hauteurs voisines de Danzig ; et cette large bande de terres basses se continue vers l'Ouest avec la Hollande, vers l'Est avec les pays baltes, vers le Nord même, où elle disparaît sous une tranche d'eau de 50 mètres d'épaisseur moyenne, d'où émergent encore le Jutland et l'archipel danois.
Les eaux marines ont débordé très loin vers le Sud, pendant presque toute l'ère tertiaire, mais c'est à une autre invasion que la plaine germano-polonaise doit son aspect original : sur les hauteurs de la Scandinavie, le refroidissement de l'ère quaternaire a formé une calotte glaciaire, semblable à celle du Groenland, qui s'est épanchée librement sur ces terres basses, noyant la Suède, le Danemark, le bassin de la Baltique et débordant sur toutes les plaines jusqu'au bord même des montagnes hercyniennes et des Carpates. Chaque pas montre un
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aspect du sol qui témoigne de cette invasion : hauteurs chaotiques, semées de lacs ou de marécages, qui représentent les moraines terminales ; plaines argileuses humides, formées par la moraine de fond ; plaines sableuses étalées par les torrents glaciaires ; lacs allongés ou ramifiés capricieusement, souvent encore privés d'écoulement ; grandes vallées à fond plat, où s'étalent les prairies tourbeuses (pl. XII, A et B). L'empreinte glaciaire ajoute au caractère nordique du climat et de la végétation. Le Méditerranéen, l'habitant des plaines danubiennes ou même des rivages atlantiques se sentent dépaysés dans ces immensités au sol
6° 12° E Gr 16° 20^ 24°
FiG. 13. — Allure du relief sous les dépôts glaciaires de la grande plaine germano-polonaise. D'après Fleszar et Zierliofcr. — Équidistance des courbes de niveau, 50 mètres. — Échelle, 1 : 10 000 000.
mal drainé, où tourbières et forêts de pins couvrent encore de vastes étendues.
L'invasion glaciaire ne doit pas cependant faire oublier les épisodes plus anciens de l'histoire du sol. Son extension aurait été moins grande, si elle avait rencontré plus tôt des obstacles comme ceux des massifs hercyniens. Il n'est pas douteux que les terres basses, sur lesquelles la calotte glaciaire s'est librement étalée, appartiennent encore, par la structure de leur sous-sol au moins, à la zone hercynienne. Les sondages multipliés dans toute l'Allemagne du Nord et la Pologne ne laissent aucun doute là-dessus. Traversant des épaisseurs inégales d'argiles néogènes, ils retrouvent, par endroits, la couverture secondaire que la Baltique ronge dans les blanches falaises de Bugen et que Berlin attaque, pour trouver un peu de pierre de taille, dans les grandes carrières de Budersdorf ; ils ont parfois même poussé jusqu'au Primaire. Leurs indications sont assez nombreuses pour qu'on soit assuré que les plis hercyniens, nivelés par la pénéplaine tertiaire, n'ont pas rejoué sensiblement ici. Les inégalités du relief préglaciaire ne dépassent pas 100 à 200 mètres (fig. 13).
Contrastes dus aux vicissitudes des temps glaciaires. — C'est donc bien la géographie quaternaire qui se reflète directement dans la géographie actuelle ; ses variations sont inscrites clairement dans les aspects du sol. Elle a
l'europe centrale.
varié en effet. L'offensive des glaciers, s'avançant jusqu'aux Carpates, au massif de Boliême et au bas Rhin, a été suivie d'un recul du front glaciaire jusqu'au delà de la Baltique, puis par une nouvelle avancée qui n'a pas atteint les mêmes limites. Ainsi une bande assez large de terres basses se trouve libérée des glaces depuis assez longtemps pour que l'érosion normale y ait repris partout son œuvre. Le contraste est frappant avec la région voisine de la Baltique, que les glaciers couvraient encore à une époque où l'homme était déjà en possession du feu et de l'outillage paléolithique. Les géologues ont tracé la limite de la dernière invasion glaciaire, en suivant ses moraines frontales, depuis les hauteurs de la Lûneburger Heide, à l'Ouest de la basse Elbe, jusqu'au centre de la Pologne, en passant par le Flâming et la Basse-Lusace. Elle sépare deux faciès géographiques de la grande plaine complètement différents : au Nord, les chapelets de lacs, les marécages, les reliefs chaotiques, l'absence de sol végétal évolué, tout parle de la présence des glaces ; au Sud, c'est presque une topographie et une hydrographie normales qui apparaissent, et seul le géologue retrouve, sous la couche de terre arable, la structure des moraines, avec leurs blocs striés emballés dans l'argile. Souvent le lœss étalé sur la plaine y a créé des sols fertiles que l'homme a occupés de bonne heure. La vie économique est partout plus active, le peuplement plus dense dans la zone marginale, oîi l'empreinte glaciaire est effacée, que dans les régions du Nord, où elle domine encore.
Les grandes vallées. — Le drainage s'est organisé dans la plaine germano-polonaise suivant un plan singulier, qui mérite l'attention et où l'on peut voir, soit l'influence d'événements quaternaires, soit l'héritage d'un passé plus lointain. Une série de grands fleuves, Weser, Elbe, Oder, Vistule, rassemblent les eaux et les évacuent vers les mers du Nord, sans suivre, ni une direction franchement méridienne, conforme à la pente générale du sol, ni une direction parallèle au bord des hautes terres hercyniennes qui limitent la plaine. Leur tracé et celui de leurs affluents offrent une série de zig-zags. Mais, quand on l'examine de plus près, on reconnaît des éléments alignés à peu près de l'Est à l'Ouest ou du Sud-Est au Nord-Ouest. On passe d'un bassin à l'autre, sans franchir une ligne de partage des eaux marquée, par de larges vallées à fond plat et marécageux, qui sont un trait géographique fondamental. Ce sont les « vallées primitives » (Urstromtiàer des géologues allemands, Pradoliny des Polonais). Des chaînes de moraines frontales les bornent souvent ; aussi a-t-on supposé que chacune de ces longues dépressions représentait un chenal d'écoulement des eaux de fonte de la calotte glaciaire, arrêtée pendant quelque temps au cours de sa retraite définitive vers le Nord. A chaque nouvelle étape, les eaux débloquées reprenaient la route directe, jusqu'au front glaciaire situé un peu plus loin ; le partage du drainage, que nous voyons aujourd'hui, se serait ainsi fait peu à peu. Cette hypothèse séduisante n'a pu être appliquée partout sans quelques difficultés.
Peut-être l'orientation du drainage n'est-elle pas indépendante d'événements plus anciens. Les inégalités du soubassement préglaciaire ne sont pas suffisamment connues par les sondages pour le décider. Mais il est peu vraisemblable que l'hydrographie et le relief de la fin du Tertiaire n'aient pas gardé quelque souvenir des orientations hercyniennes. La direction Sud-Est— Nord- Ouest de bien des éléments du réseau fluvial actuel est celle des dislocations du
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bord des Sudètes, du Thûringerwald, des plis qui affectent les couches secondaires au Nord du Harz et sur la Weser moyenne.
Les grandes vallées, trait fondamental de la géographie de la plaine germano-polonaise, doivent certainement quelque chose au passé ; les stationnements même du front glaciaire ne peuvent s'expliquer que par des coupures et des reliefs préexistants.
Faut-il admettre l'influence de mouvements du sol très récents, comme le croient certains auteurs ? Il est certain que la ligne de rivage de la Baltique a notablement varié depuis le dernier recul des glaciers. On sait qu'elle a été pendant un temps isolée, formant un lac (lac à Ancylus), et que la communication par les Sunds a été ensuite plus largement ouverte qu'aujourd'hui (mer à Litiorina). On sait aussi que la Scandinavie, débarrassée du poids énorme de la calotte glaciaire qui avait dû déterminer un affaissement, s'est soulevée, et continue à le faire depuis la période historique. Ce soulèvement a pu gagner la plaine du Nord, mais rien ne permet d'affirmer qu'il ait été assez inégal pour expliquer les vallées actuelles. Celles-ci, en tout cas, ont certainement été des golfes jusqu'à l'époque néolithique.
Contrastes entre l'Est et l'Ouest. — Ainsi la monotonie de la grande plaine germano-polonaise s'efface aux yeux du géographe averti ; son examen attentif révèle bien des contrastes dont l'explication est souvent, mais non toujours, parfaitement claire. Le contraste le plus marqué s'observe entre la région à empreinte glaciaire évidente et la région à empreinte glaciaire effacée, la première, située au Nord et au Nord-Est tout autour de la Baltique, la seconde, au Sud et au Sud-Ouest en bordure des reliefs hercyniens et carpatiques.
Il faut y ajouter d'assez grandes différences entre les régions occidentales et les régions orientales en général. Les dimensions de la plaine s'amplifient de plus en plus vers l'Est : on compte 150 kilomètres des bouches de l'Ems aux chaînons de la Weser, 400 de Danzig à la Silésie. Le cadre, rétréci à l'Ouest par les plis marginaux de la zone hercynienne, s'élargit vers l'Est par l'effacement des massifs anciens. Au delà de la Lysagora, c'est la grande plate-forme russe qui commence, immense bouclier qu'aucun plissement n'a touché depuis les débuts mêmes de l'ère primaire.
Plus large à l'Est, la plaine est aussi un peu plus mouvementée. Entre l'Elbe et les bouches du Rhin, rien n'approche des altitudes qu'on rencontre dans les hauteurs bordant la Baltique.
Aux contrastes du relief s'ajoutent ceux du climat, déjà signalés. Les influences océaniques, encore sensibles à l'Ouest, s'effacent de plus en plus à l'Est ; le climat continental s'affirme, avec une teinte de plus en plus septentrionale. Le tapis végétal trahit encore, malgré l'influence de l'homme, le changement du ciel. Dans l'Ouest, aux hivers tièdes et humides, la forêt de chênes ou de hêtres dispute la place à la lande et à la tourbière ; on voit les conifères prendre de plus en plus la prépondérance vers l'Est, la Pologne du Nord-Est déroule d'immenses étendues de pinèdes d'une tristesse infinie, coupées de marécages que la neige blanchit pendant plus de trois mois.
Ces contrastes sont frappants, si l'on saute brusquement d'un bout à l'autre de la plaine, de la Frise à la Prusse par exemple ; mais ils se manifestent trop graduellement pour qu'on puisse tracer une limite. Cependant ils justifient dans
Géocbaphie UNIVEB8ELI.E. — Europe centrale, I. 8
une certaine mesure le partage qui s'est peu à peu établi entre le domaine germanique et le domaine slave. A bien des égards, la plaine polonaise diffère vraiment de la plaine allemande.