IV. — LE DANUBE
11 n'est pas de fleuve aussi puissant dans l'Europe centrale par la longueur de son cours (2 900 km.), l'étendue de son bassin (817 000 km^) et même son débit moyen (5 8.30 m^) (fig. 21). Il n'en est pas qui draine des régions aussi différentes. Les eaux boueuses qui se répandent dans la mer Noire par les sept bouches du delta ont ruisselé sur les croupes boisées des massifs hercyniens, Bohême ou Forêt Noire, et sur les plateaux calcaires du Jura Souabe, égoutté les neiges et les glaciers des Hautes Alpes, circulé dans les cavernes et les vallées en canon du Karst yougoslave, parcouru toute la chaîne des Carpates et le ver-
sant Nord des Balkans, pour finir à la limite des plaines russes. Le Danube est constitué par la soudure de trois cours d'eau différents : un fleuve alpin, moins par lui-même que par ses affluents, jusqu'à Vienne ; une rivière de plaine, coulant sur le fond d'un ancien lac, de Budapest à Belgrade; une autre rivière de plaine, qui s'est allongée sur le fond asséché de lacs analogues en Valachie, et atteint la mer Noire en contournant le massif dobrogéen. Malgré la masse énorme que débite le grand fleuve, le raccordement de ces trois sections est loin d'être parfait, en particulier celui des deux sections inférieures. Le nom des Portes de Fer évoque une cluse de 60 kilomètres de long, où le grand fleuve, réduit par deux fois à moins de 200 mètres de large, écume sur les bancs rocheux. Le raccordement du Danube alpin avec le Danube hongrois, vraisemblablement plus ancien, n'offre rien de comparable ; il se fait par une série de défilés, dont un cependant, celui de Grein, présente encore des rapides. Cet étranglement et les vastes étendues de plaine où le fleuve et ses affluents s'étalent en perdant la plus grande partie des eaux des crues jouent un rôle essentiel dans l'hydrographie danubienne et contribuent à accentuer la dégradation de son tempérament sous l'influence du climat continental.
A peine descendu des hauteurs de la Forêt Noire, le Danube reçoit coup sur coup un faisceau d'affluents alpins : Hier, Lech, Isar, dont le débit total représente près de 400 mètres cubes. A Ratisbonne, son régime est déjà celui du haut Rhin ; à Passau, il ne diffère guère de celui de l'Inn, dont la masse d'eau est presque égale à la sienne (680 contre 730 m^). L'indigence des eaux alpines en hiver n'est pas corrigée par les pluies sur le plateau bavarois, presque aussi froid que la montagne. L'Inn prolonge ses maigres jusqu'en mars et monte brusquement en mai, pour atteindre ses plus hauts niveaux en juin-juillet (fig. 21). Le Danube se gonfle un peu plus tôt, avec des soubresauts dus aux affluents descendant du Jura Franconien et duBœhmerwald, et pointe nettement vers les plus gros débits en juin. Ses flots dévalent rapidement jusqu'à Vienne et Budapest à travers des défilés et des plaines caillouteuses (bassins de Vienne et de Bratislava).
A l'entrée de la plaine pannonique, le fleuve est encore alpin par ses gros débits du début de l'été, mais, à côté du minimum d'hiver, apparaît une deuxième baisse de niveau en automne, qui va s'accentuant de plus en plus, en même temps que s'affaisse l'élan de la vague alpine et que la puissance du fleuve s'amoindrit à tous égards. Des eaux déversées au moment des crues dans le vaste lit d'inondation, l'évaporation et les infiltrations ne laissent rien subsister; et toutes les précipitations sont absorbées par les plaines arides, qui n'envoient pas un affluent permanent. Les affluents venus des Carpates, comme le Hran (Gran) et le Vah (Waag), des hauteurs de la Bohême méridionale, comme la Morava (March), ou du bord des Alpes, comme la Raab, ne sont pas en état de soutenir et prolonger la crue alpine, car ils ne doivent rien aux neiges éternelles. L'abaissement des Alpes orientales réduit même à très peu de chose les glaciers dans les hauts bassins de la Drave et de la Save. Pour achever, le régime même des précipitations se transforme, atteignant plus tôt le maximum (en mai-juin), avec un fléchissement précoce dès septembre-octobre. La Tisza à sa sortie des Carpates (Tisza Ujlak) représente bien le régime des affluents du Danube moyen, tel qu'il se forme dans les montagnes. Les hautes eaux, dues surtout à la fonte des neiges de l'hiver sur les hauteurs entre 1 000 et 2 000 mètres, sont en avril (15 p. 100 du débit total annuel) ; le minimum principal est en septembre
LES EAUX
(3, 6 p. 100). 700 kilomètres de parcours en plaine ne changent pas le rythme, qui est encore le même à Szeged (avril, 16 p. 100 ; septembre, 4 p. 100).
La vague alpine du haut Danube, retardée par la faible pente du fleuve, épuisée par l'infiltration dans son large lit d'inondation, arrive tout juste à soutenir ses eaux jusqu'au début de l'été. A Orsova, le Danube a presque le régime de la Tisza, avec un retard d'un mois sur le maximum et le minimum. Le volume d'eau écoulée annuellement ne correspond qu'à une couche de pluie de 300 millimètres, répartie sur tout le bassin. A Budapest, il représentait 400 millimètres, à Vienne, 510, à Passau, 585. Le coefficient d'écoulement s'abaisse de plus en plus au fur et à mesure que le grand fleuve s'éloigne des montagnes. Si le volume des eaux n'augmente pas avec l'étendue du bassin, les débris entraînés sont de plus en plus abondants. A Vienne, le fleuve n'est déjà plus le « beau Danube bleu » ; il charrie près de 20 millions de tonnes de matières en suspension, sans compter les sables, formant des bancs qui se déplacent sur le fond du lit. Les boues sont plus abondantes avec les crues d'été. A partir de Budapest, elles teintent les eaux en toute saison. La Tisza, qui ronge pendant 500 à 600 kilomètres des berges de lœss, apporte au Danube plus de troubles que tous ses autres affluents; à Szeged, on estime qu'elle charrie par an 75 millions de mètres cubes de matières solides, sables et boues.
Après la traversée des Portes de Fer, qui raniment un instant le vieux fleuve, la pente diminue de nouveau ; sur un parcours de 800 kilomètres, le Danube va se traîner dans une large plaine d'inondation, pour atteindre la mer Noire au travers de steppes de plus en plus sèches. Son régime se rapproche décidément de celui des fleuves russes. Les maigres sont devenus plus précoces, le minimum est en octobre à Giurgiu et Braila, dès septembre à Tulcea (fig. 21). Dans les hautes eaux de printemps, dont le maximum moyen est retardé jusqu'en avril, se mêlent le flot puissant formé dans la plaine hongroise et les crues torrentielles des rivières roumaines et bulgares. La proximité des montagnes permet à ces rivières d'apporter un tribut plus considérable qu'on ne s'y attendrait, augmentant le débit du
Danube de plus de 1 500 mètres cubes entre Tulcea et Orsova. Cependant, les grandes crues de printemps sont toujours d'origine lointaine. La vague arrive toute formée à Orsova, et parcourt en une quinzaine la distance de Calafat à Braila, refoulant les eaux du Jiu et de l'Oltu lui-même, inondant toute la plaine marécageuse de la Balta, où les têtes des saules géants dépassent seules la
Fig. 21. — Régime du Danube et régime de l'Inn à Martinsbruck.
Pourl'Inn, les chiffres de l'échelle à gauche indiquent des débils en mètres cubes. ■ — Pour le Danube, niveaux moyens au-dessus de l'étiage (en mètres).
l'europe centrale.
mer jaunâtre agitée de remous. C'est au début de l'été, au moment où le Danube, rentré dans son lit, commence à baisser assez fortement, que les crues torrentielles de rOltu et du Seret, dues à de grandes pluies sur la montagne, exercent l'action la plus sensible. Mais leurs poussées en juin et juillet durent rarement plus de quarante-huit heures ; elles sont absorbées presque immédiatement par le grand fleuve anémié en août. Septembre et octobre, qui voient les steppes desséchées et les petits affluents réduits à un chapelet de mares, sont, pour le Danube lui-même, un moment de débit très réduit.
Les maigres d'automne, funestes à la navigation, découvrent les écueils des Portes de Fer et les bancs de sables mobiles, dont le balisage doit être repris tous les dix ans au moins. Si le niveau remonte un peu au début de l'hiver, la prise menace, et la débâcle qui suit prolonge la période de chômage. A Braila, la durée moyenne de la période de gel est de quarante jours, la plus longue connue s'est étendue sur trois mois (1878-1879). La débâcle ne dure jamais moins de deux semaines.
C'est bien le frère de la Volga et du Dniepr, qui débouche dans la mer Noire, chargé de troubles, — jusqu'à 2 grammes par litre aux hautes eaux, — gonflé au printemps, anémié à l'automne, figé sous la glace pendant l'hiver. Cependant son origine alpine n'est pas complètement oubliée. La poussée vigoureuse des eaux nivales perd presque toute son énergie dans la traversée de la plaine hongroise ; sans elle, pourtant, que serait le Danube à Belgrade, et quel maigre filet d'eau traverserait en été le défilé des Portes de Fer ! Combinée, au printemps, avec la vague de la Tisza et des autres affluents carpatiques, elle contribue à soutenir le débit jusqu'à l'automne. Le rôle des Alpes est ici moins grand que sur le Rhin ; d'ailleurs le fleuve, au lieu de se diriger vers le Nord, est entraîné vers des plaines de plus en plus sèches. On pourrait dire du Danube que c'est un Rhin dégradé, se modelant de plus en plus sur l'image de la Volga.