L'ELBE ET LA VISTULE
Les fleuves qui traversent la grande plaine du Nord en descendant des montagnes hercyniennes sont moins abondants et moins réguliers que le Rhin. L'Elbe montre clairement les inconvénients de l'absence d'une alimentation alpine. La Vistule, qui vient des Carpates et traverse une étendue plus grande de plaine encore plus continentale, représente un cas qui se rapproche des fleuves russes.
L'Elbe. — L'Elbe est le plus puissant des cours d'eau de l'Allemagne du Nord, le plus animé par la navigation, le mieux aménagé, le plus étudié aussi. A tous les points de vue cependant, le Rhin lui est supérieur. Même en enlevant à celui-ci le tribut des eaux alpines, son bassin d'alimentation serait plus étendu dans la zone hercynienne, montueuse et de sol varié, que dans la plaine. Pour
LES EAUX
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l'Elbe, il y a à peu près égalité entre la surface du bassin supérieur, où le fleuve se forme par la réunion de toutes les eaux ruisselant à l'intérieur de la cuvette du Massif Bohémien, et celle qui est drainée par les affluents de plaine, bien que la Saaie et la Mulde puisent une partie de leur alimentation à l'Erzgebirge, au Thûringerwald et au Harz (fig. 19).
Les conditions hydrographiques de la Bohême intérieure ont fait l'objet d'analyses serrées, répétées à plusieurs reprises par des auteurs différents et qui coïncident pour montrer l'indigence relative de cette fontaine. Malgré un enneigement assez prolongé sur les hauteurs du Bœhmerwald et des Sudètes, le ruissellement sur les roches cristallines imperméables n'amène pas une masse d'eau suffisante pour résister à l'évaporation intense qui se produit au centre du bassin, peu arrosé et très chaud en été. L'indice d'écoulement est inférieur à 20 centimètres pour la Vltava (^loldau) comme pour la Berounka (Beraun) : il ne dépasse cette valeur que pour l'Ohre (Eger) et l'Elbe supérieure descendant des monts des Géants. A sa sortie du Massif Bohémien, le fleuve constitué par tous ces filets d'eau convergents débite à peine 28 p. 100 de l'eau tombée sur l'ensemble de son bassin d'alimentation. Les variations des niveaux moyens au cours de l'année dessinent une courbe à oscillations encore assez prononcées, où se confondent les bonds plus accentués de rivières parfois presque torrentielles, comme la haute Vltava, l'Elbe supérieure et l'Aupa. C'est la fonte des neiges qui amène le flot des hautes eaux en mars et avril ; la baisse se dessine en été, où les pluies d'orage peuvent bien donner des crises violentes au débouché des montagnes, mais jamais assez d'eau pour résister à l'évaporation et soutenir le débit d'une façon continue. La baisse de température en octobre permet une légère remontée, et des crues d'hiver peuvent intervenir ; mais ce n'est qu'en février que le fleuve commence à s'enfler régulièrement.
En quittant la Bohême, l'Elbe n'a pas encore dit adieu aux montagnes. Sa pente est assez forte dans la traversée des plateaux gréseux de la Suisse saxonne. Tout le versant septentrional de l'Erzgebirge est abondamment arrosé. La haute Saale, descendant du Fichtelgebirge et du Thûringerwald, est une rivière torrentielle, plus abondante qu'aucune des têtes de sources du fleuve bohémien, écoulant une tranche d'eau de 364 millimètres, qui équivaut à 4.5 p. 100 des pluies tombées. Cet appoint sera précieux, car désormais l'Elbe est à peu près livrée à ellemême. La Havel n'est que le déversoir d'un chapelet de lacs où s'étalent les crues de la Sprée, et l'évaporation réduit considérablement le tribut qu'elle apporte sans grande variation tout au long de l'année. Dans une
WITTENBERGE
HOHNSTO
Fig. 19. — Régime de l'Elbe.
Niveaux moyens au-dessus de l'étiafre (en mètres): à Mûbiberg (amojit de Tor^'au), à Magde- I50UIS;, à Wittenberpe età Hohnstorf (amont de Hambourg).
l'europe centrale.
vallée à fond plat, large de 5 à 8 kilomètres, l'Elbe promène ses méandres, perdant par infiltration et évaporation une masse de plus en plus grande. Son débit n'a guère augmenté quand elle commence à sentir, peu avant Hambourg, les effets de la marée. Ni la Havel, ni l'Elder même, qui déversent le trop-plein des lacs du Mecklembourg, ne lui ont apporté un tribut capable de soutenir les défaillances de son régime. C'est le flot formé en Bohême qui reste maître. Au printemps, il refoule sur 10 kilomètres les eaux noires de l'Elster, comme celles de la Havel. Après le maximum retardé jusqu'en avril, le minimum estival se creuse assez rapidement ; la légère pulsation de l'automne s'amortit. Un peu simplifiée, la courbe garde la même allure qu'à Tetschen.
Le point le plus délicat sur l'Elbe est la traversée de la wSaxe, avant l'arrivée des eaux de la Mulde et de la Saale ; c'est là que les profondeurs d'étiage sont les plus réduites et qu'en été la navigation est souvent arrêtée. La prise en hiver a régulièrement les mêmes effets. En somme, la traversée de la plaine n'altère guère les caractères de l'Elbe bohémienne. Elle en exagère seulement certaines faiblesses. Il en est autrement pour l'Oder et surtout pour la Vistule, dont les bassins se déploient en plaine pour les trois quarts et les quatre sixièmes au moins de leur surface.
La Vistule. — La Vistule plonge ses sources au cœur des Carpates, d'oîi lui arrivent les eaux du Dunajec et du San (fig. 20). Mais, sauf la haute Tatra, les crêtes ne dépassent guère les altitudes des montagnes hercyniennes. Les réserves inépuisables des glaciers font défaut, et le régime des rivières carpatiques semble emprunter au régime alpin ses défauts plus que ses qualités : l'étiage est atteint en février, et la montée, brusque en avril, reprend encore en juin-juillet, quand les orages d'été achèvent la fonte des neiges sur les plus hauts sommets ; une nouvelle pulsation se dessine en octobre. Mais ces variations moyennes ne sont rien à côté des soubresauts de ces rivières torrentielles, qui sont particulièrement violents pendant la saison chaude.
Après le confluent du San, la Vistule est déjà une rivière de plaine froide, dont les plus forts débits sont au début du printemps (mars), les plus basses eaux, au début et à la fin de l'été (juin et septembre), avec une montée très atténuée en juillet-août sous l'influence des orages qui crèvent sur les montagnes. Les crues sont encore rapides et fréquentes surtout au printemps, quand des pluies tièdes précipitent la fonte des neiges. Désormais la Vistule est livrée aux influences du climat continental dans une plaine glaciaire. Seules les petites ri-
FiG. 20. — Régime de la Vistule.
Niveaux moyens au-dessus de l'étiage (en mèires): à Neu Bcrun (haute- Vistule, à la sortie des Carpates), à Varsovie (Vistule moyenne, en plaine) et à Dirscliau (dans le delta).
LES EAUX
vières descendant de la Lysagora (Nida, Kamienca et Pilica) pourraient y apporter encore quelque écho de la montagne. Mais les crêtes du petit massif hercynien ne dépassent guère 500 à 600 mètres, et les fonds de vallée sableux y absorbent le ruissellement des pentes.
A Varsovie, la Vistule est un grand fleuve au large lit encombré de bancs de sable, qui inonde au printemps sur plusieurs kilomètres de large. La plaine reste couverte de neige pendant une cinquantaine de jours au moins, et ce n'est qu'en février que la fonte commence à gonfler les affluents. Le fleuve monte par bonds accentués à chaque nouvelle pluie, et les plus hauts niveaux, supérieurs de 3 à 4 mètres à l'étiage, sont atteints en mars et avril. La baisse est très brusque en mai, quand les réserves de neige sont épuisées, car le flot montagnard n'arrive pas jusque-là, absorbé par la vaste plaine d'inondation qui a commencé à s'étaler en Galicie. Les orages d'été amènent des crues, parfois assez fortes encore en juillet et août, qui soutiennent quelque temps le débit moyen ; mais en septembre les bancs de sable s'étalent de plus en plus, et la profondeur est si réduite dans les chenaux que la navigation est impossible même pour les bateaux plats, qui s'accrochent au fond. D'ailleurs l'hiver est proche : dès octobre, il gèle pendant la nuit, et la prise des eaux est générale en décembre. Le premier gonflement en fé\Tier va soulever les glaçons au bord des chenaux, les entasser contre les piles des ponts et au détour des méandres. Pendant quatre à cinq mois, la Vistule est inutilisable pour la navigation.
Rien ne sera changé à ce régime par l'arrivée des eaux du Bug et de la Narew. Au coude entre Torun (Thorn) et Kulm, la Vistule est une rivière puissante, qui paraît bien capricieuse pour un cours d'eau de plaine. Jusqu'au delta, le printemps est agité par des crues, qui sont dues en grande partie aux débâcles des rivières poméraniennes et prussiennes, descendant des hauteurs morainiques avec une pente relativement forte, quand des pluies tièdes hâtent la fonte, parfois dès le mois de février. Ces crues locales sont bientôt dépassées par celles, plus puissantes, qui arrivent du cours moyen et précipitent la débâcle des glaces. Les étiages d'été sont plus tranquilles, les profondeurs y sont moins réduites qu'à Varsovie.
Ce régime ne diffère pas beaucoup de celui des fleuves russes, Niémen, Duna ou haute Volga. Par son irrégularité et son indigence surtout en été, il s'oppose au tempérament équilibré du Rhin, qui doit aux Alpes un débit soutenu presque toute l'année. Avec le Danube, nous allons apprendre à connaître un cas plus complexe, en voyant un tempérament alpin, aussi marqué à ses débuts que sur le Rhin, se dégrader progressivement sous l'influence du climat continental.