I. — LES ORIGINES DU MONDE VIVANT
La nature et l'homme. — Les contrastes de la géographie physique ne suffisent pas à expHquer la variété des paysages de l'Europe centrale. Dès que l'attention se porte sur le tapis végétal ou la faune, on doit compter avec l'homme lui-même, comme dans tous les pays colonisés depuis de longs siècles, où la géographie biologique et la géographie humaine sont difficilement séparables. Le botaniste parcourant les campagnes y voit s'étendre les cultures de céréales ou de fourrages remplaçant la végétation primitive ; dans les bois eux-mêmes, il reconnaît l'action du forestier, qui a éliminé certains arbres, au profit d'essences dont l'exploitation est plus lucrative. L'étendue des défrichements connus par l'histoire est encore peu de chose par rapport à ce que nous soupçonnons. On hésite à dire quelle est la proportion conservée de ces immenses forêts de la Germanie, qui frappaient de stupeur les Romains. Dans les plaines danubiennes elles-mêmes, où l'œil cherche vainement à l'horizon un bouquet d'arbres, de belles chênaies ont pu exister çà et là ; le nom d'un département roumain, Teleorman, dérive du turc Deliorman qui veut dire « la grande forêt ».
L'homme n'a pourtant fait que modifier les aspects et la composition du monde vivant. Il les a diversifiés localement, en créant ou élargissant démesurément les clairières des grandes forêts primitives ; mais il les a aussi uniformisés, en introduisant partout les cultures de céréales avec leur cortège de plantes et d'animaux domestiques. Il n'a pas réussi cependant à effacer certains grands contrastes, qui paraissent en rapport avec les conditions physiques, relief, climat et sol. Bien plus, il a dû diriger son activité en tenant compte de ces contrastes. L'histoire et la préhistoire nous montrent le peuplement primitif et les voies de migration suivant certaines zones, qui sont en rapport évident avec la nature du tapis végétal.
Rarement les relations de la géographie biologique et de la géographie humaine apparaissent plus intimes et plus complexes que dans l'Europe centrale. C'est évidemment à l'analyse du monde vivant qu'il faut d'abord s'adresser pour essayer de les éclaircir, et avant tout à celle du tapis végétal. Essayons de découvrir les facteurs principaux de la répartition et du groupement des espèces, qui donnent leur physionomie aux paysages tels qu'ils apparaissent à nos yeux.
LA VIE VÉGÉTALE ET ANIMALE
Maxque d'originalité. — Pour commencer par le cas le plus simple, on peut considérer, comme les botanistes se sont longtemps contenté de le faire, l'extension de certaines espèces.
Un des arbres les plus communs des forêts de l'Europe centrale est le hêtre. Cependant, il n'existe pas partout (fig. 22). On le chercherait vainement dans les grandes forêts de la Prusse orientale et du Nord de la Pologne, tandis qu'il prospère encore dans le Slesvig et se trouve même dans le Sud de la Norvège, La sécheresse, unie au froid, paraît arrêter cet arbre aux larges et minces feuilles qui transpirent beaucoup ; l'air humide des plaines soumises au souffle des vents atlantiques ou des versants des montagnes lui est nécessaire.
L'extension du pin noir d'Autriche indique au contraire une préférence pour les climats continentaux, relativement secs et chauds. Ses derniers avantpostes vers l'Ouest sont les massifs subalpins bordant le Bassin de Vienne, vers le Nord certains massifs des Carpates septentrionales, presque isolés au bord de la plaine hongroise.
Il est beaucoup plus fréquent dans les Carpates du Sud et surtout dans les Balkans.
Le châtaignier à l'état sauvage est presque inconnu dans l'Europe centrale. Il est caractéristique du bord méridional des Alpes et apparaît seulement dans les vallées exceptionnellement chaudes du versant suisse, notamment dans le Bas- Valais. La culture l'a propagé bien plus au Nord, mais il ne donne des fruits que dans les vallées abritées de la zone hercynienne, sans dépasser le Teutoburgerwald, le bord méridional du Harz et les Sudètes.
Adressons-nous aux buissons et aux plantes herbacées. La bruyère rouge (Erica tetralix), le petit genêt (Genista anglica) et l'ajonc (Ulex eiiropaeus) sont des espèces familières des landes et qui apparaissent partout sur les espaces incultes dans le Nord-Ouest de l'Allemagne, comme en France et en Angleterre ; elles deviennent cependant de plus en plus rares au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la mer du Nord ; on les chercherait vainement en Bohême, en Pologne et dans tous les pays danubiens. Ce sont des espèces atlantiques caractéristiques. Par contre, une graminée telle que Stipa pennata, commune dans les prairies et les steppes des plaines hongroise et roumaine, comme dans le Sud de la Russie, se rencontre encore en Bohême et dans l'Allemagne du Sud, mais est inconnue dans le Hanovre, la Poméranie et le Slesvig. Il en est de même de ce joli Adonis vernalis qui apparaît encore dans les cultures de céréales en Wurtemberg et en Thuringe, mais ne dépasse pas, au Nord-Ouest, le Harz.
On pourrait multiplier les exemples, prolonger indéfiniment l'enquête, sans