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FiG. 22. — Limites de quelques espèces végétales caractéristiques dans l'Europe centrale.
1, Limite orientale du hêtre {Fagus sj/hatica) ; 2, Limite Nord du châtaignier sauvage [Caslanea vulgaris) ; 3, Limite Nord-Ouest du pin d'Autriche {Pinus Laricio nigra] ; 4, Limite méridionale des espèces boréales [Salir lapponum, Betula riana, F.mpeimm nigrum) ; 5, Limite des espèces atlantiques [Ulex europaeiis, Genista anglica, Erica tetralix) et des espèces orientales [Adonis vernalis, Stipa pennata, Oxylropis pilosa). — Échelle, 1 : 165 000 000.
l'europe centrale.
trouver, en dehors des espèces ubiquistes, presque aucune plante qui se rencontre dans toute l'Europe centrale et seulement là. Le cas le plus fréquent est celui d'espèces dont l'aire d'extension déborde plus ou moins largement, mais qui semblent trouver leurs conditions d'existence optimum dans les régions voisines. La flore et la faune de l'Europe centrale sont caractérisées, sinon par la pauvreté, du moins par le manque d'originalité. Il semble que les éléments en soient empruntés pour la plupart, soit au domaine atlantique, soit aux pays méditerranéens, soit aux confins de l'Asie.
Colonisation récente. — C'est bien, en effet, ce qui s'est passé. La période glaciaire quaternaire a fait table rase de toute l'évolution biologique antérieure dans les régions du Nord couvertes par l'inlandsis descendu du Massif Scandinave, dans les Alpes et leur avant-pays, dans les montagnes hercyniennes elles-mêmes assez élevées pour être coiffées de glaciers locaux. Dans les plaines intermédiaires, l'enneigement hivernal pouvait être aussi long que dans la Laponie actuelle. La flore et la faune appauvries qui y subsistaient n'ont laissé que des traces : plantes réfugiées dans les montagnes jusqu'à la zone alpine ou dans les tourbières des plaines du Nord, comme le Dryas odopetala, mollusques et particulièrement limaces terrestres actuellement communes à la Scandinavie et aux petits massifs hercyniens (Harz, Riesengebirge, Forêt Noire). Mais la plus grande partie du tapis végétal que nous voyons s'est reconstituée après la catastrophe glaciaire, de même que la faune qui le peuple. Le monde vivant de l'Europe centrale est dû à une véritable colonisation partie des contrées voisines que la glaciation avait épargnées : littoral atlantique au climat doux et humide, rives de la Méditerranée orientale et de la mer Noire, steppes, probablement moins arides au Quaternaire, de l'Asie et du Sud de la Russie. Les plaines danubiennes ont offert une grande voie de migration pour les espèces méridionales et orientales. La plaine du Nord s'ouvrait surtout aux espèces atlantiques.
Par les débris de plantes conservés dans les tourbières, par ceux des animaux qu'on trouve dans les limons et les alluvions récentes, on sait que le peuplement atlantique et le peuplement méridional ou oriental ont tour à tour pris l'avantage suivant les variations du climat. A la faveur d'une période plus sèche et plus chaude que l'époque actuelle, les animaux de steppe se sont introduits jusque dans les plaines de la zone hercynienne, en même temps que des prairies analogues à celles du Sud de la Russie s'étendaient aux dépens des forêts ; des plantes méditerranéennes ou pontiques ont remonté les vallées des Alpes et des Carpates ; on en trouve encore des reliques sur certains rochers ensoleillés, surtout calcaires, dans les vallées les plus abritées. Il y eut ensuite une période plus humide et plus froide, favorable à la propagation des espèces atlantiques, à l'extension des forêts et des tourbières. L'aurore des temps historiques coïncide avec une atténuation de ces conditions, plutôt hostiles au peuplement humain dans la grande plaine du Nord, mais avantageuses dans les plaines danubiennes.
L'équihbre est encore loin d'être parfaitement réalisé, et nous assistons à des poussées de certaines espèces animales ou même végétales. Si le climat de l'Europe centrale manifeste la lutte des influences océaniques et des influences continentales, le monde vivant lui-même y paraît sensible aux périodes anormalement chaudes ou froides, sèches ou humides, que détermine la fréquence
LA VIE VÉGÉTALE ET ANIMALE
plus grande des cyclones atlantiques ou l'avancée de l'anticyclone asiatique. Les forestiers enregistrent des périodes où le hêtre paraît gagner partout spontanément dans la grande plaine du Nord. Certaines plantes de steppe ont gagné au contraire progressivement vers l'Ouest, sans dépasser l'Elbe ou l'Oder.
La mobilité des animaux leur permet de se propager plus rapidement. Quelques-uns des oiseaux les plus familiers sont des immigrants relativement récents venus de l'Est : tels les alouettes, les cailles, les moineaux. L'outarde s'est avancée jusqu'à l'Elbe et la Saale. On a noté en Silésie des apparitions temporaires de VOtis tetrax et du Carpodocus erythrinus ; le Syrraptes paradoxus va plus loin encore. Parmi les papillons récoltés en Allemagne, la plupart des Colias, les Zigaene, les Vanessa sont venus de l'Est ; certaines espèces se montrent seulement dans les étés les plus chauds. Presque tous les rongeurs, hôtes des champs ou des villes, sont des immigrés orientaux. Les grandes migrations de rats ont commencé au moyen âge ; on a gardé surtout le souvenir de la véritable invasion qui se produisit au début du xviii^ siècle, à partir de 1723.
A toutes les causes de changements permanents ou accidentels est venue s'ajouter l'action de l'homme, luttant contre l'invasion des espèces atlantiques et surtout de la forêt, éliminant les fauves, introduisant des graminées de steppe, qu'il cultive maintenant à peu près partout, puis des arbres fruitiers, la plupart d'origine asiatique, enfin des animaux domestiques, herbivores élevés pour leur lait, leur chair et leur peau. Cependant, l'homme n'intervient que comme un des facteurs de l'évolution postglaciaire, guidée par les changements du climat. On désirerait pouvoir dire ce que serait sans lui ce monde vivant dont il se sert en le modifiant ; problème aussi intéressant pour le biologiste que pour l'historien, mais qui ne peut être résolu qu'en s'en tenant aux grandes lignes.
Régions forestières et régions découvertes. — La lutte des influences atlantiques et des influences méditerranéennes ou asiatiques se traduit surtout, dans l'aspect de l'Europe centrale, par l'extension plus ou moins grande des régions forestières et des espaces découverts. Les premières dominent en général dans les montagnes hercyniennes et la partie inférieure des montagnes alpines ; malgré les défrichements, elles tiennent encore une grande place dans les bassins de la zone hercynienne et dans la grande plaine du Nord. Les espaces découverts s'étendent, au contraire, presque partout au Sud-Est, dans les plaines danubiennes en particulier. Ce contraste ne peut être dû à l'action de l'homme, car la zone hercynienne est justement celle où la densité de la population est la plus forte. Il est fondamental et correspond grosso modo à un partage d'influences déterminé par le climat : l'humidité a favorisé les espèces atlantiques et les associations forestières dans le Nord et l'Ouest ; la sécheresse, les espèces méridionales ou orientales et les plantes de steppe ou de prairie dans le Sud-Est.
Il est possible de préciser et de reconnaître dans certains cas d'anciennes régions forestières, de distinguer même dans la zone hercynienne les espaces que l'homme a pu trouver naturellement découverts. La continuité de l'occupation humaine peut être prouvée par les traces historiques ou préhistoriques trouvées dans la même région. Elle exclut nécessairement la présence de la forêt.
La nature des sols est très importante à considérer. Leur étude, devenue une science, sous l'impulsion surtout des savants russes, est susceptible d'application à l'Europe centrale, non seulement dans un but pratique, mais pour
l'europe centrale.
éclaircir le problème de l'origine du tapis végétal. Les sols pulvérulents, généralement assez calcaires, connus sous le nom de lœss, n'ont pu se former sous le couvert des forêts. Ils ont souvent donné naissance à une terre végétale noire, riche en humus, qui exclut encore plus évidemment la présence des arbres. Au contraire, les limons et les sols de décomposition profondément décalcifiés ne peuvent s'être formés qu'avec un climat humide ; sous le couvert de la forêt, la terre végétale y prend souvent à la surface une apparence cendreuse, tandis que, à quelques décimètres de profondeur, se rencontrent des concrétions. Les savants russes appellent podzol ce sol qui est caractéristique surtout des forêts de conifères.
La terre de lande, surchargée d'humus acide, apparaît souvent par places dans les régions de sol cendreux ; elle représente une dégradation du sol forestier, appauvri et devenu incapable de porter des arbres. Par contre, la forêt s'étend parfois sur des sols de couleur brune ou grise, qui ont dû être occupés autrefois par la prairie et représentent des terres noires dégradées.
Ces indications suffisent pour faire concevoir qu'une carte des sols (fig. 24) éclaire la carte de l'aspect du tapis végétal (fig. 23).