I. — LE MASSIF SCHISTEUX RHÉNAN
Contraste des hauteurs et des dépressions. — Le Massif Schisteux Rhénan apparaît sur la carte comme un bloc compact, mesurant 150 kilomètres du Nord au Sud et 250 de l'Est à l'Ouest, depuis le Rothaargebirge jusqu'à la frontière de Belgique, au delà de laquelle il se continue par l'Ardenne. Le seul trait vigoureux de sa physionomie géographique est le contraste entre les hauteurs, comprises entre 400 et 800 mètres, et les dépressions, qui sont des couloirs ou des gorges étroites.
Sur les plateaux monotones, au sol ingrat, humides, semés de villages espacés, on oublie le voisinage des riches vallées. Le touriste qui suit la route classique du Rhin, animée par la circulation la plus active, entre des versants garnis de vignes, où se dressent les ruines pittoresques de vieux burgs, ignore souvent qu'il lui suffirait d'une ou deux heures de marche pour faire connaissance avec la solitude des forêts ou les grands horizons de landes de l'Eifel, Tout s'oppose, de la vallée au plateau : genre de vie et groupement de la population, végétation, climat, formes du relief elles-mêmes, l'histoire des hommes et celle du sol.
En bas, la vie coule à pleins bords depuis des siècles, les vieux ports rhénans mirent leurs quais, leurs maisons et leurs beffrois dans les eaux du grand fleuve que les files de chalands descendent et remontent ; le sifflet des vapeurs répond à celui des locomotives ; les villages de vignerons alignent leurs petites maisons le long de la route au pied des versants abrupts et ensoleillés, où les ceps poussent entre les murettes soutenant le sol ; les champs établis sur les pentes plus douces sont, eux aussi, étroits et décèlent l'extrême morcellement de la propriété dans un vieux pays .surpeuplé ; près des maisons, les vergers abrités ont des poiriers, des pruniers, des abricotiers et même des amandiers. Pas un pouce de terrain de
perdu : sa valeur est trop grande ; le revenu de base pour l'impôt foncier [Grundsteiierreinertrag) était au début du xx® siècle de 50 mark à l'hectare en moyenne. On est frappé de l'air cossu des gros villages, qui prennent souvent un aspect urbain, attesté par la variété des boutiques ; 10 à 20 p. 100 de la population vit généralement du commerce. Le vigneron lui-même n'est pas un vrai paysan, bien que fortement attaché au sol. Plusieurs grandes villes s'entourent d'un cercle d'usines où toutes les formes de l'industrie moderne sont représentées : tissage, industrie chimique, métallurgie.
Sur le plateau, toute cette vie ardente disparaît. La forêt couvre de grands espaces, la lande et la tourbière se disputent les hauteurs les plus élevées. Plus de ces gros bourgs de 1 000 à 2 000 habitants, mais de petits villages de 100 à 500 âmes, tapis dans les ondulations, entre les prés qui s'étalent sur le fond humide et les cultures qui montent vers la forêt. On reconnaît, à la couleur des champs, la persistance de l'archaïque assolement triennal, le seul progrès étant le remplacement de la jachère par les légumes et les fourrages. L'écobuage lui-même est encore pratiqué. De vastes surfaces, propriétés communales, sont entretenues en landes ou en taillis naturels et cultivées tous les quinze ou vingt ans. Pas une vraie ville ; quelques marchés de bétail ont des boutiques ; à peine si, dans l'ensemble, 2 p. 100 de la population vit du commerce. La circulation est peu active ; bien des villages ne sont encore accessibles que par des chemins de chars. Dans le haut Westerwald et le Schneeeifel, on se sent bien loin de la vie moderne.
Le contraste entre le plateau et les vallées date des temps les plus reculés. Au début du moyen âge, il était encore plus accusé. La forêt couvrait toutes les hauteurs : c'était la profonde et mystérieuse Arduenna silva ; au ix^ siècle, elle descendait jusqu'à la Nahe, au Sud du Hunsrûck, et jusqu'à la Moselle près de Bernkastel ; on l'apercevait encore au-dessus de Sankt Goar, à la place des vignobles actuels les plus hauts. Les Alamans venant du Sud et les Francs venant du Nord avaient simplement occupé le territoire des populations celtiques romanisées dans la vallée du Rhin et le couloir de la Moselle. La colonisation des hauteurs, favorisée par l'établissement d'abbayes, n'a guère commencé avant le x^ siècle. La rapidité avec laquelle elle a procédé est attestée par les textes : on voit, en cinquante ans, une forêt près de Trêves réduite de 14 à 3 milles carrés ; l'abbaye de Prûm, fondée en pleine forêt vierge au viii^ siècle, n'est plus, à la fin du x^, qu'au bord des bois. Rien ne pouvait cependant permettre aux hauteurs froides de regagner l'avance des dépressions. Tout atteste, le long du Rhin et de la Moselle, l'ancienneté de l'occupation humaine. Les burgs du moyen âge voisinent avec les ruines romaines et les traces préhistoriques.
Cette précocité est facile à comprendre. Nulle part peut-être la zone hercynienne ne montre, plus ramassés, les contrastes habituels de climat et de végétation entre les hauteurs froides, humides, forestières, et les dépressions chaudes, sèches et naturellement découvertes. Le lœss sur les terrasses du Rhin et de la Moselle atteste l'absence des bois pendant une partie du Quaternaire. Un limon argileux s'étale sur le plateau schisteux, avec des sols forestiers comparables à ceux de la Russie centrale. Le climat des hauteurs diffère beaucoup plus de celui des vallées qu'on ne l'imaginerait d'après la différence d'altitude. A Cologne, la moyenne thermométrique est de 10°, on compte quarante jours de gel, dont six consécutifs ; il suffit d'atteindre, sur le plateau voisin, l'altitude de 400 mètres pour trouver une moyenne annuelle plus basse de 2°,5; il y gèle pendant cent
LES PAYS RHÉNANS DU NORD
trente-trois jours et souvent pendant un mois sans interruption. Sur les hauteurs s'élevant à 600 mètres, la moyenne s'abaisse à 5°,3 ; la neige, inconnue dans la vallée, tombe pendant soixante jours et forme une couche de 70 centimètres d'épaisseur. Tout du long de l'année, les hauteurs se montrent plus humides, et les nuages y cachent souvent le soleil. Le pluviomètre, qui ne recueille que 50 centimètres d'eau à Cologne, donne 120 centimètres à 400 mètres, 160 à 600 mètres ; et, tandis que l'hiver est relativement plus sec dans la vallée du Rhin (18 p. 100 du total annuel des précipitations), c'est lui qui est de beaucoup le plus humide sur les hauteurs (30 p. 100).
La percée du Rhin et le relief du Massif Schisteux. — Les violents contrastes des hauteurs et des dépressions n'existent que par l'œuvre de l'érosion, creusant les vallées dans une surface qu'elle avait elle-même jadis nivelée.
Le Massif Schisteux Rhénan est le type idéal de la pénéplaine hercynienne rajeunie par l'entaille vigoureuse des rivières. Comment le Rhin y a-t-il fixé, puis enfoncé son cours, malgré la dureté des quartzites qui se dressent en falaise à la Lorelei et sur lesquels ses eaux bouillonnent encore près de Bingen ? C'est tout le problème du relief, dont la solution s'est précisée peu à peu, grâce au travail de plusieurs générations de savants.
Comme tous les massifs hercyniens, celui-ci a dû avoir sa couverture de dépôts secondaires. Mais elle était déjà dispersée au début du Tertiaire sur presque toute l'étendue des hautes surfaces. On n'en trouve plus de traces que vers l'Ouest, au Nord de Trêves et au Sud d'Aix-la-Chapelle, où apparaissent les bastions forestiers des grès du Trias. La pénéplaine fossile primaire a dû, ellemême, disparaître sur la plus grande partie du massif. Des dépôts continentaux lacustres ou fluviatiles d'âge tertiaire se rencontrent souvent sur les hauteurs, préservés par une couverture volcanique, dans le Westerwald par exemple, ou occupant des bassins déprimés, comme à Neuwied près de Coblence. En tout cas, il est clair que le nivellement antérieur aux derniers mouvements du sol et au creusement récent des vallées avait laissé subsister quelques reliefs, formés par des roches plus résistantes, surtout par des quartzites dévoniens, qui apparaissent sur les crêtes du Taunus et du Hunsrûck, orientées dans le sens des plissements hercyniens. Cependant les plus hautes altitudes ne sont pas toujours liées à des roches dures. Les sommets de l'Eifel et du Rothaargebirge, dépassant 700 mètres, sont formés de schistes ; leur hauteur ne peut s'expliquer que par une déformation superficielle (fig. 39).
Ces mouvements, bien peu importants, si on les compare à ceux qui ont disloqué l'ancien massif Vosges -Forêt Noire, ont cependant suffi à exciter pendant quelque temps une activité éruptive et ont contribué à orienter les vallées principales. On cite comme exemple de l'inversion du relief volcanique les pitons des Siebengebirge (pl. XXVIII, A), formés par les laves remplissant jadis les cheminées de cônes de cendres, que l'érosion a fait disparaître. Les Maare de l'Eifel sont le type des cratères d'explosion : cavités circulaires taillées comme à l'emporte-pièce à la surface du plateau et souvent occupées par un lac (pl. XXVIII, B). Dans le Westerwald, toute forme de relief volcanique a disparu, et la fertilité du sol enrichi par la décomposition des tufs est la seule trace de l'activité éruptive.
Cette activité n'a pas dépassé, au Sud, le sillon de la Lahn et de la Moselle,
l'allemagne.
qui paraît le trait le plus ancien du relief du Massif Schisteux. Abstraction faite des gorges encaissées, il y a là une sorte de gouttière, déterminée sans doute par une ondulation de la pénéplaine déformée dans le sens des plissements hercyniens. C'est sur le prolongement de cette gouttière qu'on trouve le Trias et le Jurassique du Luxembourg. Elle a fixé la plus ancienne artère de drainage du Massif, sorte d'ancêtre de la Moselle, qui a déversé sur les hautes surfaces audessus de 400 mètres, alors à l'état de plaine basse, les alluvions à chailles jurassiques signalées depuis longtemps par les géologues. Ces alluvions ont été suivies au-dessus du Rhin lui-même, dont le cours paraît avoir été amorcé par l'aire d'affaissement qui entaille le Massif sous forme d'un golfe de plaine depuis Dûsseldorf jusqu'à Bonn. Les sources du grand fleuve remontaient déjà, au Miocène, jusqu'au Taunus, dont les quartzites sont nivelés au-dessus de la gorge et recouverts par des alluvions anciennes ; elles plongeaient même au delà dans la dépression déjà dessinée entre les Vosges et la Forêt Noire, mais qui n'était pas encore dominée de plusieurs centaines de mètres par le Massif Schisteux. On en a la preuve dans la correspondance des alluvions anciennes qui nivèlent les quartzites au-dessus de la gorge du Rhin, vers 350 mètres, avec les sables qui couronnent les collines de la Hesse rhénane à l'altitude de 250 mètres. La différence d'altitude mesure ce qui revient aux mouvements du sol récents dans la position relative du Massif et de la plaine ; le reste est dû à l'érosion, qui a facilement déblayé les couches tertiaires du Bassin de Mayence et n'a pu que creuser des vallées étroites dans le bloc hercynien.
Du côté aval, l'affaissement du golfe de plaine de Bonn paraît avoir persisté jusqu'au Quaternaire, et l'érosion a mordu en conséquence de plus en plus profondément. Au-dessous des surfaces nivelées qui accompagnent les cours du Rhin, de la Moselle et même de la basse Lahn, avec leurs résidus d'alluvions très anciennes, remontant au moins au Pliocène, on trouve, particulièrement le long du Rhin, plusieurs terrasses étagées marquant nettement les étapes de l'enfoncement du cours d'eau. Leur pente est supérieure à celle du fleuve actuel, leurs alluvions sont aussi plus grossières. A la sortie du Massif, elles se rapprochent de plus en plus du thalweg ; la terrasse principale (Hauptterrasse), descendant de 240 mètres (Lorelei) à 200 (Coblence), n'est plus qu'à 150 mètres à Bonn et s'effrite vers 100 mètres à Dûsseldorf. On a cru pouvoir fixer les déformations qu'elle a subies comme contre-coup de l'affaissement de la plaine, où l'exploitation des lignites a révélé des failles dans les alluvions qui les recouvrent.
Les terrasses inférieures n'apparaissent nettement que dans les lobes de rive convexe; elles suffisent à offrir des banquettes de sol cultivable; c'est grâce à elles que la vallée du Rhin n'est pas partout une gorge sauvage. Sur la Moselle, qui a suivi naturellement la même évolution, les méandres ont pris un développement plus ample. Le recoupement des boucles, qui semble souvent imminent, a été accompli à plusieurs reprises à des stades antérieurs. Des buttes encerclées par une dépression alluviale en arc de cercle, dont le fond se trouve jusqu'à 100 mètres au-dessus du fleuve, en portent témoignage. L'origine de ces méandres, beaucoup plus développés que ceux du Rhin, doit être sans doute cherchée au moment où le fleuve, achevant le déblaiement du Permien, hésitait à s'enfoncer dans le massif ancien. Le Rhin, coulant sur une surface d'où la couverture gréseuse avait depuis longtemps disparu, n'a pas eu les mêmes facilités de déplacement latéral ; il est probable que ses méandres ont été dessinés dans la couverture
l'hut. LiicUe.
A. WINTERBERG.
Petite ville du Haut-Sauerland (750 mètres), blottie au pied du Hoher Asten (840 mètres).
n. DANS LES RUES DE WINTERBERG.
Maisf>ns à lolomba-^e, avec revêtcmi'iit d'ardoises.
0 f , t IV. l'I XXIX.
Phot. Cramer.
A. LE BARRAGE DE l'URFT, PRÈS DE HEIMBACH (EIFEL).
Un des plus gninds barrages du Massif Schisteux Rhénan.
Phot. Hubert l-i.suher.