CHAPITRE II
Plus d'un quart de la surface de l'Europe centrale est au-dessus de 500 mètres, plus d'un cinquième, au-dessus de 1 000, La répartition des montagnes y domine toute la géographie, modifie ou nuance celle des climats, détermine le cours et le régime des rivières, canalise le peuplement et les courants économiques. Toute l'histoire de l'Europe aurait été changée, si les hauts reliefs ne s'y trouvaient pas au Sud, barrant la route du Nord aux influences méditerranéennes.
Le puissant bourrelet des Alpes est bien le premier trait qui doive attirer l'attention. Il s'inscrit sur la carte d'atlas la plus élémentaire, comme un arc tendu de Nice à Vienne et dont la courbure mesure 1 200 kilomètres.
Ses rapports avec les Carpates, l'Apennin, les Pyrénées ne sont pas seulement ceux du voisinage. Géologues et géographes sont d'accord pour y voir une véritable parenté. Ces rides puissantes qui ourlent le bord méditerranéen de l'Europe sont le début de la longue zone de haûtes chaînes qui déroulent leurs festons de l'Atlantique au Pacifique, à travers toute l'Eurasie, et qui ont surgi à une époque géologiquement récente, à la fin de l'ère tertiaire. Mais les Alpes ont leur cachet original. Aucune chaîne en Europe ne dresse un bourrelet aussi continu, avec des crêtes aussi riches en glaciers. Aucune n'a révélé aussi clairement aux géologues sa structure profonde, aux géographes la variété des formes que peut dégager la sculpture par les eaux courantes. Aucune ne montre en même temps un tel ensemble de détails que cette sculpture ne saurait expliquer, crêtes rongées de cirques, vallées en gradins, affluents se précipitant en cascades pour atteindre la rivière principale, grands lacs profonds de plusieurs centaines de mètres, allongeant leurs nappes ramifiées sur des dizaines de kilomètres au débouché de chaque grande vallée. La crise du climat qui, à l'époque quaternaire, a couvert de glaciers tout le Nord de l'Europe a fait descendre ceux des cimes alpestres jusqu'aux plaines subalpines, et c'est à elle que sont dus la plupart de ces traits originaux.
Aussi semble-t-il nécessaire, pour comprendre la chaîne, d'envisager d'abord ce que ses formes doivent à l'évolution préglaciaire, puis les transformations que l'ère quaternaire leur a fait subir.
LE RELIEF. LES ALPES
/. — LE RELIEF PRÉGLACIAIRE
Plissements et charriages. — La structure plissée commande les traits généraux et bien des détails de la physionomie des Alpes avec une évidence qui nous paraît aujourd'hui frappante. L'œil suit la courbe des strates calcaires dont les escarpements descendent et remontent, l'allongement des vallées verdoyantes dans les bandes de schistes et les longues corniches de roches qui les encadrent. Une carte d'échelle moyenne, une bonne carte d'atlas même révèlent des sillons longitudinaux parallèles à l'axe de la chaîne et aux crêtes principales : sillon Enns-Salzach dans les Alpes orientales, sillon haut Rhin -haut Rhône, en Suisse ; sillon du Grésivaudan prolongé par l'Arly au Nord et le Drac au Sud, en France.
En traçant les axes des plis en saillie ou anticlinaux et des plis en creux ou synclinaux, les géologues ont cru d'abord expliquer tout le relief alpin. Les premières cartes paraissaient révéler une structure générale assez simple, avec les roches cristallines anciennes formant comme l'ossature de la chaîne, et des sédiments secondaires et tertiaires, disposés en bande sur les deux versants. On attribuait les reliefs puissants et compacts des chaînes centrales, encore coiffées de glaciers, à la dureté uniforme des granits, gneiss et schistes cristallins ; les reliefs plus modestes, mais plus différenciés, des chaînes externes, avec leurs crêtes et leurs sillons, à la résistance moins grande, mais assez inégale des schistes primaires ou secondaires non métamorphisés et des calcaires plus ou moins massifs ; les larges vallées et les croupes caractéristiques des derniers chaînons, comme le Wienerwald autrichien, à l'inconsistance des grès et schistes du flysch ou de la molasse récemment soulevés. La distinction entre les vallées longitudinales, suivant l'orientation des plissements, et les vallées transversales, qui les coupent, parut fondamentale aux géographes. Les premières jouant le rôle de lignes directrices, signe évident de la structure, les secondes devaient être dues à des accidents, sur la nature et l'importance desquels on a longtemps discuté.
De ces premières acquisitions, consignées dans des ouvrages jadis classiques, il serait injuste de dire que rien ne reste. Mais les Alpes ont été une grande école pour les géologues et les géographes. Après les travaux de savants tels que Marcel Bertrand, Schardt, Lugeon, Haug, Termier, Argand, tous les géologues sont d'accord pour voir dans la structure alpine, au lieu de plis plus ou moins serrés, des nappes de charriage, c'est-à-dire des paquets de couches, qui ont glissé les uns sur les autres le long de surfaces peu inclinées, en se laminant et se froissant. Au lieu d'un relief calqué sur les dislocations, les géographes aperçoivent les ruines d'un édifice tectonique deux ou trois fois plus puissant que les chaînes actuelles.
Les nappes de charriage alpines ne sont en principe pas autre chose que de grands plis couchés, dont le flanc inférieur a été étiré. Leur formation est attribuée à la poussée de massifs anciens sur une dépression où s'étaient accumulés des sédiments épais ("géosynclinal) : d'un côté, les massifs cristallins, dont on trouve les restes dans la zone des lacs italiens, le Vicentin et la Carinthie méridionale ; de l'autre, les massifs hercyniens externes (Bohême, Vosges, Massif Central), et ceux qui apparaissent pris dans l'édifice alpin. Mont Blanc, massifs du Pelvoux et de l'Aar, qu'on a appelés massifs centraux. Écrasés entre les deux mâchoires de l'étau, les plis ont jailli et se sont couchés surtout du côté du Nord,
l'europe centrale.
avançant en forme de nappes qui escaladaient les massifs centraux et poussaient même au delà (fig. 6 et 7). Leur pression arrachait des lambeaux à la couverture de ces massifs, en provoquant la formation de nappes de deuxième ordre. Seules, quelques chaînes externes peuvent être considérées comme formées de plis superficiels semblables à ceux du Jura, reposant sur un socle ancien (pl. III, A etB).
L'effort prodigieux qui a amené la mise en place des matériaux du relief alpin a commencé dès le début du Tertiaire et a continué jusqu'au Pliocène, les nappes surgissant progressivement, s'empilant et débordant vers le Nord. Il paraît certain que le paroxysme principal est antérieur au début du Néogène (Aquitanien). Mais les mouvements ont continué plus tard sur les bords qu'au centre, leur intensité augmentant jusqu'au Néogène moyen sur le bord Nord, où ils n'ont pas cessé avant le Pliocène supérieur.
Pour les géologues, il ne s'agit plus maintenant de distinguer des zones de massifs centraux cristallins, de Primaire, de Secondaire, ni des faisceaux de plis anticlinaux et synclinaux, mais des régions de nappes différentes. La figure 6 indique les principaux groupes de nappes distinguées d'après leur origine et la nature des roches qui les constituent.
Il faut un effort d'imagination pour reconstruire l'imposant édifice dont les Alpes actuelles ne sont qu'une modeste réduction. L'éj)aisseur des nappes penniques est estimée à 30 kilomètres, et l'on doit compter que l'érosion leur a enlevé de 5 à 10 kilomètres. Moins puissantes, les nappes helvétiques ont certainement perdu encore 2 000 à 3 000 mètres. Naturellement, le relief n'a jamais atteint des dimensions supérieures à celles de l'Himalaya actuel. Les nappes que nous voyons ont dû se former en profondeur, et l'érosion a dû agir en même temps que le soulèvement.
Origine du relief d'érosion. — La révolution opérée dans les idées sur la structure des Alpes par la théorie des charriages a eu son retentissement sur l'interprétation géographique du relief, en expliquant certaines difficultés, en fermant certains horizons et en ouvrant d'autres. On ne peut plus se dissimuler que les crêtes ne correspondent que très rarement aux plis en saillie ou anticlinaux, même pas toujours aux roches les plus dures. Les sillons longitudinaux des grandes vallées ne sont pas davantage un reflet direct de la structure. Le Rhône valaisan, l'Enns, la Salzach coupent obliquement les axes des plis. Quant aux vallées transversales, la loi de Lugeon, suivant laquelle elles correspondraient aux abaissements d'axe des plis, n'a été vérifiée que dans les chaînons externes. S'il est vrai que plusieurs kilomètres d'épaisseur de couches aient été enlevées par l'érosion au-dessus des sommets alpins, ces constatations n'ont rien d'étonnant. Il est clair que nous ne pouvons trouver dans la plus grande partie des Alpes l'adaptation exacte à la structure que l'on croyait devoir chercher jadis. Le problème des vallées transversales s'évanouit lui-même. La structure que nous voyons est une structure profonde, qui peut être très différente de celle sur laquelle s'est établi d'abord le réseau hydrographique. Nous devons renoncer, dans la plupart des cas, à essayer de connaître ce réseau primitif et les raisons de sa formation. Une seule chose est certaine : les rivières importantes, ayant un fort débit et un fort pouvoir d'érosion, ont maintenu leur lit sur place, fût-ce au prix du creusement de gorges ou de vallées étranglées dans les roches
l'europe centrale.
résistantes ; les rivières secondaires n'ont pu en faire autant ; celles qui étaient favorisées par la moindre résistance des roches l'ont emporté sur les autres, et ainsi s'est développée en bien des points une adaptation à la structure des détails du modelé.
Le maître de la tectonique alpine, A. Heim, déclare que l'ordonnancement des crêtes et des vallées est en général indépendant de la structure. En réalité, l'adaptation apparaît d'autant plus clairement que l'on considère les détails; elle est en général d'autant plus nette que l'érosion a pénétré moins profondément. Dans les Hautes Alpes, l'indépendance du relief par rapport à la structure est vraiment la règle. Dans les chaînes externes, formées par les nappes helvétiques ou même par des plis superficiels, les vallées maîtresses apparaissent souvent encore comme les héritières d'un passé disparu, mais on voit les affluents suivre l'orientation des plis, creusant les couches tendres entre deux crêtes de roches dures, ou enfilant une gouttière synclinale.
Faut-il se résigner à n'expliquer le plus souvent que des détails dans le relief alpin ? Les relations établies entre certains traits majeurs du relief et des accidents de nappes actuellement emportées par l'érosion paraissent encore assez hypothétiques. On admet que les nappes devaient se bomber en escaladant les massifs centraux ; il est vraisemblable que l'apparition de nappes inférieures en « fenêtre » sous des nappes plus élevées correspond à un bombement. Ainsi s'expliquerait la disposition étoilée que présente parfois le réseau hydrographique dans les Hautes Alpes. Une dépression formée dans les nappes penniques au Sud de l'obstacle des massifs centraux aurait, d'après Heim, été l'origine du sillon longitudinal val de Chamonix-val du haut Rhône-Rhin antérieur -Poznauertal-bas Adige. La vallée du Rhin au Sud du lac de Constance correspondrait à une flexure transversale des nappes des Alpes orientales.
Il est certain, en tout cas, que la forme générale du bourrelet alpin est due à l'avancement inégal des nappes, dont le front devait prendre la forme d'arc, étant donnée la résistance opposée à leur progression par les massifs hercyniens. La disparition des massifs centraux dans les Alpes orientales a permis l'avancée et le large étalement des nappes dites tirolides. La courbure de l'arc est plus marquée à l'Ouest, où des massifs anciens s'opposaient à l'avancée des nappes penniques ; les nappes helvétiques elles-mêmes ont progressé plus facilement dans l'intervalle entre le Massif Central français et le massif Vosges- Forêt Noire; les plis superficiels de type jurassien se sont étalés, et un rameau s'en est détaché, formant le Jura franco-suisse.
Le rajeunissement pliocène. — L'ampleur extraordinaire des mouvements tectoniques explique dans une certaine mesure la puissance et l'homogénéité du bourrelet alpin. On ne saurait s'étonner que les cimes dépassent 4 000 mètres, les vallées 2 000 mètres de profondeur, mais peut-être plutôt que les reliefs n'aient pas encore plus d'allure.
Vues d'en bas, -les cimes alpines paraissent généralement des reliefs hardis, crêtes déchiquetées, murailles ou tours croulantes ; mais l'observateur qui gagne un des belvédères de la Maurienne, du Haut- Valais, de l'Engadine ou des Tauern, est surpris de voir les sommets, que cisèlent les cirques, entourés de larges croupes formant une sorte de plateau, que les grandes vallées entaillent profondément comme de véritables fossés.
Ce contraste est un trait essentiel de la physionomie de la grande chaîne. Il ne saurait s'expliquer que par un rajeunissement récent, auquel ont contribué le& glaciers, mais aussi l'érosion des rivières, surexcitée par un dernier soulèvement. Nous savons que le paroxysme de l'elïort orogénique remonte au début du Néogène. Une érosion énorme a été accomplie depuis ; c'est elle qui a donné la masse principale des sédiments détritiques de la molasse suisse et savoyarde, que des plissements superficiels sont venus depuis soulever. Il ne s'agit plus, dès lors, que de faibles mouvements affectant le bord externe des Alpes occidentales. Pendant ce temps, les pressions se relâchaient sur le bord interne ; la zone dinarique s'affaissait sur l'emplacement de la plaine du Pô et de l'Adriatique. Les mers miocènes envahissaient le bassin de Vienne et la plaine pannonique, pénétrant dans des bassins affaissés sur le bord des Alpes orientales (Klagenfurt, Ljubljana). A l'autre extrémité de l'axe, un golfe se formait sur la basse Durance. De petits volcans nés dans le Vicentin, le massif des monts Euganéens se dressant au milieu de la plaine près de Padoue, des pointements relevés même dans les collines de Styrie indiquent une activité éruptive en rapport avec le morcellement tectonique. L'édifice alpin était menacé de décadence.
L'érosion qui a été capable d'emporter 10 kilomètres d'épaisseur de terrains a commencé à prendre l'avantage sur le soulèvement dès que celui-ci a faibli. Des surfaces relativement aplanies ont, en effet, été reconnues dans le Wienerwald d'abord, puis en Styrie. Sur les plateaux des Alpes calcaires d'Autriche, on a trouvé des cailloux arrondis de quartz et de roches cristallines (Augensteine), résidus d'alluvions anciennes venues des massifs centraux, à une époque où le sillon Enns - Salzach n'était pas dessiné comme aujourd'hui. Le rajeunissement qui a creusé les vallées actuelles dans ces surfaces ne peut être dû qu'à un soulèvement, dont on a des preuves, soit dans le plateau de Chambaran en Dauphiné, soit dans les Alpes Maritimes avec le delta pliocène du Var, soit dans la région même des lacs italiens.
Ce dernier mouvement n'a pas dérangé de façon appréciable la structure alpine, mais a produit un bombement général. C'est un mouvement épeirogénique, dernier écho des mouvements orogéniques grandioses qui avaient vraiment créé la chaîne. Il a suffi pour arrêter une décadence dont on voit tant d'indices au Néogène. Mais les résultats en auraient été tout différents, s'il n'avait à peu près coïncidé avec le changement de climat qui a amené, sur toutes les hauteurs de la zone tempérée, la formation de grands glaciers. Les Alpes ont été surprises par la glaciation quaternaire en plein travail de rajeunissement. C'est là l'origine des particularités les plus curieuses de leur relief.