IL — LA MAIN-D'ŒUVRE
Progrès de la population. — C'est dans un milieu déjà assez fortement peuplé qu'est née l'industrie de la Ruhr ; mais son développement rapide n'a été possible que par une augmentation prodigieuse de la population. Si le machinisme réduit de plus en plus les besoins en main-d'œuvre pour la métallurgie et les industries textiles, c'est encore à la sueur de leur front que les hommes arrachent des entrailles de la terre le précieux combustible qui est la base de tout l'édifice économique.
Les houillères exigent une main-d'œuvre plus abondante qu'aucune industrie, à égalité de production. Il suffit de l'ouverture de un ou deux puits pour créer une agglomération de plusieurs milliers d'habitants, là où s'étendaient des champs ou des prairies. On ne saurait s'étonner que la courbe de la population suive, dans sa montée, celle de l'extraction du charbon.
Dans les cinquante dernières années, la population des deux provinces de Westphalie et de Prusse rhénane, envisagées dans leur ensemble, a plus que doublé, passant de 5 millions d'habitants en 1871 à 7 millions en 1890, 9 millions en 1900, plus de 11 millions en 1908, 12 millions en 1925. Si l'on envisage seulement les districts de Munster, Cologne et Diisseldorf, on trouve une progression plus rapide encore et qui continue dans les vingt dernières années : 1900, 4200000; 1910, 5 600 000; 1925, 6 500 000. Enfin, si l'on se limite au domaine de l'activité du Ruhrsiedelangsverband, embrassant 296 communes et 3 838 kilomètres carrés, on constate que, de 1871 à 1925, la population a plus que triplé, passant de 778 720 âmes à 2 832 349.
Ce sont naturellement les villes dont la croissance, défiant parfois toutes les prévisions, a produit cette poussée. On en peut citer des exemples dignes des villeschampignons américaines : Essen, vieille cité de commerce et d'industrie locale, déjà renommée au xvii« siècle, a vu, en trente ans, sa population presque quintuplée, passant de 95 000 habitants en 1895 à 410 000 en 1910 et 470 000 en 1925. Duisburg, autour d'un vieux centre qui s'est uni à Ruhrort, a presque triplé (92 000 habitants en 1895, 229 000 en 1910, 272 000 en 1925). Hamborn est le type des villes nées de rien : ce sont les puits de mines qui y ont attiré en trente an plus de 100 000 habitants fl 1 000 en 1895, 104 000 en 1910, 126 000 en 1925).
Il est évident que la natalité assez forte des paysans westphaliens et rhénans
l'allemagne.
ne peut expliquer un pareil épaississement des rangs des travailleurs. Les salaires, plus élevés que ceux assurés par la vie des champs, ont attiré de partout les hommes vers des occupations même aussi pénibles que celles du mineur. La Ruhr a puisé dans les régions voisines : montagnes hercyniennes au sol pauvre, d'où l'on émigrait volontiers pour une saison vers les villes rhénanes, d'abord le Massif Schisteux Rhénan lui-même (Sauerland, Eifel, Westerwald), puis les plateaux volcaniques et gréseux de la Haute-Hesse et les montagnes de la Weser. Le mouvement a gagné la Saxe et la Silésie, même les provinces baltiques (Poméranie, Prusse Orientale et Occidentale) qui ont vu partir, de 1900 à 1910, 475 000 âmes, dont la moitié tout au plus vers Rerlin et les grands ports. L'aspiration se faisait sentir au delà même des frontières, soit du côté de la Hollande voisine, soit du côté des Alpes autrichiennes et italiennes, mais surtout du côté de la Pologne russe. De 1900 à 1910, c'est une véritable invasion qui s'est produite, amenant les bras nécessaires aux usines et plus spécialement aux mines. Dès 1905, le tiers des mineurs venait des provinces de l'Est. En 1913, 34 p. 100 étaient des Polonais, dont plus de 30 000 venaient d'au delà de la frontière. Dans le nouveau district minier, la proportion de la population slave parlant à peine l'allemand paraissait inquiétante. Elle atteignait 17 p. 100 dans la ville-champignon de Hamborn, 22 p. 100 à Recklinghausen.
La guerre, la crise qui l'a suivie et la résurrection de la Pologne ont naturellement modifié cette proportion. En 1924, les mines n'avaient pas plus de 3 p. 100 d'ouvriers ayant conservé leur nationalité polonaise. Avec des fluctuations, le déficit a été bientôt comblé. L'afflux de population qui a permis l'essor de la Ruhr persiste. 11 faut d'ailleurs se rappeler le temps où la demande de maind'œuvre dépassait toutes les disponibilités locales, pour comprendre les conditions d'accroissement et l'économie de l'organisme industriel rhéno-westphalien.
Pendant les premières années du xx^ siècle, on l'a vu s'accommoder de l'instabilité, des départs brusques des contingents venus de loin, vidant l'usine ou la mine. Il a fallu céder devant les grèves, et la politique des hauts salaires s'est imposée. La paye des mineurs a presque doublé en moins de vingt ans : 3,7 marks par tonne en 1895, 6,4 en 1913. Depuis la guerre, tout un système de tarifs a consolidé les avantages obtenus par les ouvriers dans toutes les industries. Il faut y ajouter un ensemble de mesures de prévoyance, dont les frais sont faits actuellement par l'État, le patronat et l'ouvrier : assurances contre la maladie et le chômage, primes à la natalité.
Le niveau de la vie de l'ouvrier de la Ruhr s'est élevé singulièrement. On a tenu à lui assurer en particulier un logement confortable, et les cités ouvrières se sont multipliées, transformant l'aspect des agglomérations.
L'habitat. — L'accroissement prodigieux de |la population a posé dans la Ruhr le problème de l'habitat d'une façon particulièrement pressante à la fin du xix^ siècle. Il ne s'agissait pas seulement de loger des centaines de milliers de mineurs et ouvriers d'usines, mais aussi les commerçants dont ils ont besoin, les ingénieurs et les dirigeants des grandes entreprises, les administrations industrielles et municipales. La manière large dont le problème a été résolu s'explique, non seulement par l'énormité des bénéfices réalisés, par un certain goût pour la grandeur, où la réclame a bien sa part, mais aussi par la politique urbaine particulière à l'Allemagne contemporaine.
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LA RÉGION INDUSTRIELLE RHÉNO-WESTPHALIENNE. LA RUHR
En ce qui touche les logements ouvriers, les difficultés ont été d'autant plus grandes que la main-d'œuvre s'est trouvée affluer brusquement et par grandes masses à plusieurs reprises, répondant à la demande croissante des charbonnages et des industries métallurgiques en plein développement. Une première fois, entre 1850 et 1860, les capitaux affluent pour profiter des progrés techniques permettant l'exploitation du charbon en profondeur ; le nombre des puits double en trois années, le prix du charbon monte d'un tiers, et les salaires suivent. On commence à bâtir pour les ouvriers de grandes casernes, où les ménages vivent pressés, dans des conditions qui paraissent maintenant misérables. Leur présence signale les centres déjà relativement anciens ; leurs façades noirâtres, balafrées de traînées grises suivant les crevasses réparées, sont inconnues dans les centres nés à la fm du xix^ siècle.
Une seconde période de grand essor commence en 1870, marquée par le développement de la métallurgie lourde : en quatre ans, la production de l'acier est plus que triplée. C'est alors que commence la construction des « colonies » (Arbeiterkolonien), ensemble de petites maisons qui abritent deux ou quatre ménages, alignées le long de rues régulières, dont le damier comprend des terrains réservés aux jardins potagers. Les exemples de ce nouveau type d'habitat se multiplient continuellement, avec une recrudescence sensible dans les premières années du xx« siècle. Des villes entières apparaissent, formées de colonies juxtaposées, autour d'un noyau ancien. A chaque fondation ou agrandissement d'usine, à chaque ouverture de mines correspond une colonie. Les entreprises rivalisent pour les rendre plus confortables et plus attrayantes. A Essen en particulier, les Kjupp, fournisseurs de l'artillerie impériale, ont mis quelque coquetterie à distraire de leurs énormes bénéfices de quoi bâtir, dans la verdure et les fleurs, des cités ouvrières qui semblent une collection de ravissantes villas.
Plus modestes, les colonies des centres entièrement nouveaux, comme Hamborn ou Recklinghausen, n'en sont pas moins bien comprises. Construites en général pour 4 000 à 5 000 habitants, elles ont chacune leur école, leur coopérative, leur casino avec bibliothèque et cinéma, leur église, souvent double quand les deux confessions, protestante et catholique, sont réunies. Depuis la guerre, on a commencé la construction de colonies de fonctionnaires des administrations municipales.
La matière première de toutes ces bâtisses est la brique, que le limon des alluvions récentes permet partout de fabriquer dans la plaine. Le pullulement des briqueteries indique l'activité ininterrompue de la construction. Le logement ouvrier a donné son caractère à l'énorme agglomération de villes de la Ruhr. Mais ce caractère est corrigé, dans les centres dont le développement date déjà de plus d'une trentaine d'années au moins, par l'aménagement souvent monumental des quartiers centraux, oii sont groupés les organes essentiels de la vie commerciale, administrative et municipale. Ici, comme dans toute l'Allemagne moderne, mais peut-être avec plus d'éclat encore, se manifeste la volonté de faire grand et de donner une impression de puissance, avec les bâtiments aux vastes et lourdes façades des hôtels de ville, de.s gares, des postes, des syndicats ou administrations de grandes entreprises ; avec les places et les rues centrales bordées de magasins ou d'hôtels luxueux. La plupart des grandes villes ont réussi à réserver un parc agréable. Essen possède, sur les hauteurs d'où la vue plonge sur la riante vallée de la Ruhr, une belle forêt, agrandie par des achats et des planta-
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tions. Une politique d'urbanisme intelligent a veillé au développement des centres les plus anciens et les plus prospères.
Les dernières années ont vu naître un organisme sans exemple dans toute l'Europe, le Ruhrsiedelungsverband, chargé par une loi d'Empire de coordonner toutes les activités touchant la construction et les communications. Il intervient dans les différends entre villes voisines dont le développement interfère, s'efforce de préserver un minimum d'espaces verts au milieu du flot montant des usines et de maintenir libres de constructions les rubans de route (Verkehrsbande), où l'avenir pourra exiger l'établissement de chemins de fer, routes, tramways ou canaux. Ainsi, le complexe d'agglomérations urbaines de la Ruhr, marqué du cachet de la vie industrielle, cherche à parer ses centres principaux d'une teinte d'urbanisme et s'efforce de réglementer une croissance d'abord désordonnée, pour le plus grand confort des masses, les plus grandes facilités de la direction commerciale et administrative.
L'alimentation. — Il faut encore nourrir les millions d'hommes rassemblés sur un sol plutôt ingrat au bord du Massif Schisteux, plus fertile dans la plaine, mais en tout cas complètement incapable de fournir les aliments nécessaires à une moyenne de 1 200 habitants par kilomètre carré.
Les besoins alimentaires de la région industrielle ont ici, comme dans d'autres cas analogues, fait heureusement sentir leur influence dans les campagnes voisines, où le paysan a eu vite appris la valeur que pouvaient atteindre les pro* duits de son sol. Dans la plaine du bas Rhin, les herbages se sont étalés partout pour nourrir un bétail à cornes de plus en plus nombreux ; dans le pays de Munster lui-même, les céréales ont reculé, et l'élevage prend une extension chaque jour plus grande. Les plateaux du Westerwald, où l'altitude rendait précaires les cultures, ont naturellement suivi le mouvement et contribuent aussi à l'alimentation en viande et laitage des villes de la Ruhr. Dans le pays industriel même, tous les espaces encore libres sont consacrés de plus en plus aux herbages, à moins qu'ils ne soient occupés par des cultures maraîchères. Le tapis vert des prairies s'étend sur des kilomètres de large le long de l'Emscher et de la Lippe inférieures. Au milieu des usines et entre les mailles serrées du lacis des voies ferrées, on voit s'insinuer les champs de pommes de terre, de choux, de haricots. On sait que dans les colonies récentes chaque maison a son potager ; souvent l'ouvrier possède un jardinet aux lisières de la ville. Grands mangeurs de pommes de terre, le Rhénan et le Westphalien en produisent eux-mêmes des quantités énormes.
Cependant les millions de travailleurs exigent bien plus que ne peut leur fournir un sol même soigneusement amendé, plus que ne peuvent leur donner les régions voisines dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. De gros stocks de pommes de terre doivent venir de l'Allemagne du Nord-Est (Poméranie et Prusse), ainsi que de la Hollande. Les graines et farines sont fournies, pour le seigle, par les bonnes terres de la plaine saxonne et de la Rasse-Silésie, auxquelles s'ajoutait jadis la Posnanie. Pour le blé, de plus en plus demandé avec l'élévation des salaires et du niveau de vie, il faut recourir à l'étranger; il arrive d'au delà des océans, des États-Unis et de la République Argentine, par Rotterdam et le Rhin jusqu'à Duisburg. L'étranger fournit aussi presque tout ce qui représente, dans l'alimentation, un appoint indiquant quelque goût, sinon quelque
Phot. comni. par M. Levainville.