LES PAYS DU MAIN (FRANCONIE OU BAVIÈRE
La plate-forme de Franconie. — On retrouve dans les pays du Main les mêmes types régionaux que dans les pays du Neckar, mais le groupement et l'extension en sont différents. La plate-forme du Trias moyen s'étale largement à l'Ouest, sans être morcelée par des monts gréseux. Entre les hauteurs forestières de l'Odenwald ou du Spessart et celles du Steigerwald ou de la Frankenhôhe, sur 60 kilomètres de largeur, ce sont toujours les mêmes horizons découverts, le même plateau relativement sec, entaillé de vallées aux versants assez raides, le même sol calcaire, les mêmes limons fertiles, les mêmes aspects de vieux pays resté profondément rural. Les noms locaux sont moins nombreux : Hohenloher Ebene au Sud, Bauland à l'Ouest, Taubergrund au Centre, Gaugebiet à l'Est. La pente générale est vers le Nord et l'Ouest, aussi les vallées sont-elles de plus en plus profondes et le plateau de plus en plus disséqué au Sud et à l'Est. Le drainage n'est pourtant pas dominé entièrement, comme on s'y attendrait, par le Main ; la Jagst et la Kocher sont attirées par le Neckar. La disposition du réseau hydrographique semble trahir ici l'influence d'un bombement anticlinal ayant son centre vers Mergentheim (fig. 48). Nivelé par l'érosion pendant le cycle d'érosion pliocène, ce bombement permet à la Tauber d'atteindre dans son cours moyen les couches inférieures du Trias, dolomitique et gypso-salin ; les vallées s'élargissent : c'est le Taubergrund, pays plus humide, plus mouvementé, plus ouvert que les plateaux voisins, entouré de bois encore étendus, qui bordent des vallées fertiles et bien peuplées. La densité de la population est relativement élevée ; avec la région du Main, c'est le seul endroit où elle dépasse 100 habitants au kilomètre carré, et où l'on constate un léger accroissement, dû à quelques gros bourgs, comme Mergentheim et Bischoffsheim. En général, la plate-forme franconienne est restée un vieux pays agricole, endormi, en dehors des grandes voies de communication et du monde industriel ; la densité y varie entre 60 et 70 ; les cinquante dernières années ont amené une légère diminution. On note la disparition d'anciennes industries locales, tuées par la concurrence des grandes usines (draperie, cordonnerie) ; l'augmentation de la proportion des employés, petits rentiers et pensionnaires; l'aisance du paysan propriétaire, jaloux de son bien soigneusement entretenu ; les difficultés qu'on éprouve de plus en plus à trouver les valets de ferme.
Une vie plus intense anime les bords du Main. Le plateau calcaire s'abaisse à moins de 300 mètres. Abrité des vents pluvieux par le Spessart et le Vogelsberg, ce coin de pays est sec et ensoleillé, comparable à la plaine rhénane (moins de 60 cm. de pluie annuelle). Depuis le Néolithique, les traces d'occupation humaine s'y succèdent sans interruption. L'accroissement de la population a été constant depuis le moyen âge, et s'élève à 38 p. 100 dans les cinquante dernières années. Ce résultat est dû, il est vrai, exclusivement aux villes. La grande ressource de la vallée du Main est le vignoble, qui couvre les versants calcaires exposés au Sud, soutenu par des murs en pierres sèches. Il a cédé la place aux céréales et aux fourrages sur les terrasses où on le rencontrait jadis. Dans les vergers qui entourent tous les villages, les pruniers tiennent la première place, livrant à la distillerie les Zivetsche parfumées. Les houblonnières fournissent les brasseries particulièrement réputées de Wùrzburg. La rivière, accessible en
l' ALLEMAGNE.
toute saison aux trains de bois et aux bateaux plats, est animée depuis de longs siècles par une circulation active, qui a fait naître des villes, fixant, même après la décadence de la batellerie, le lieu de passage des grandes routes : Schweinfurt, Kitzingen, Wiirzburg.
Frankenhôhe et Steigerwald, — C'est une côte forestière qui limite à l'Est la plate-forme de Franconie. Telle est du moins l'impression que donne une carte d'ensemble, où l'on suit l'abrupt de la Frankenhôhe et du Steigerwald. En réalité, la côte des grès du Keuper, moins morcelée que dans la Souabe, est cependant loin de former une muraille sans lacunes. Son relief ne dépasse guère en général 100 à 150 mètres ; son bord dessine des festons, avec des angles rentrants si prononcés qu'elle semble devoir s'évanouir. Ces golfes de plaine répondent aux percées d'anciens cours d'eau conséquents, souvent détournés vers le Nord par capture. La plus large est celle de Windsheim, qui sépare le Steigerwald de la Frankenhôhe.
C'est le Steigerwald qui est la côte la plus morcelée et la moins élevée. Ses témoins les plus hauts, qui s'avancent jusqu'au bord du Main, n'atteignent pas 500 mètres. Son relief est encore atténué par le gradin que détermine à sa base un banc gréseux (Schilfsandstein) surmonté de marnes particulièrement riches en gypse, qui donnent lieu à la formation d'entonnoirs minant la masse principale des grès (fig. 52). Celle-ci est, elle-même, moins compacte qu'au Sud, avec des bancs argileux donnant un sol très humide. La forêt couvre encore toutes les hauteurs, formée à peu près exclusivement de sapins. Jusqu'au début du moyen âge, elle s'étendait partout, sauf peut-être sur le fond des vallées humides et marécageuses du versant Est. La colonisation, favorisée par les monastères et les seigneurs, a multiplié les petits hameaux, sans donner une densité de population très notable ; la moyenne reste au-dessous de 45 ; ses variations dépendent du développement des vallées, où sont toutes les cultures. Au Nord, le voisinage du Main, les exploitations de grès et de gypse ont permis une augmentation assez sensible au cours du xix^ siècle (40 p. 100) ; partout ailleurs, la population diminue. Rien qui rappelle ici les riches Filder de la Souabe ; même au pied de la côte jurassique, le Lias ne forme qu'une frange étroite. Jusqu'au sillon de la Regnitz, ce sont toujours les mêmes croupes gréseuses, les mêmes vallées humides où affleurent souvent des argiles rouges. Les pins remplacent les sapins sur les sables où croissent bruyères et genêts ; les étangs artificiels se multiplient sur les fonds marécageux. La région comprise entre Hôchstadt, Erlangen et Neustadt est une Bombes forestière. Les carpes en sont vendues sur les marchés des grandes villes voisines : Fûrth et Nuremberg.
La Frankenhôhe est plus haute et moins pauvre que le Steigerwald. Son front couronné de sapins se dresse jusqu'à 550 mètres, divisé en bastions par les anciennes percées conséquentes. Là où la rivière a été détournée au Nord, le creusement a repris vigoureusement, développant de larges couloirs où se groupent les villages ; le plus riche est celui de la Jagst, avec le bourg d'Ellwangen. L'aspect est tout différent quand le drainage conséquent a subsisté : Altmùhl et Wôrnitz coulent sur le revers de la côte incliné vers le Sud-Est, en des vallées sans pente, démesurément larges ; leur fond plat et humide a toujours été inhabité ; c'est au pied du versant gréseux que s'alignent les maisons des gros villages qui ont drainé et changé en grasses prairies les alluvions tourbeuses. Le
LE BASSIN DE SOUABE ET FRANCONIE
peuplement déborde sur les hauteurs relativement peu élevées, dispersant partout ses fermes et ses petits hameaux souvent situés sur une croupe, morcelant la forêt qui se résout en bouquets de hêtres et de sapins.
Les contrastes entre le Steigerwald et la Frankenhôhe sont dus en grande partie à l'inclinaison des couches du côté du Sud. Vers Ellwangen, on retrouve les buttes-témoins de Lias allongées de la Souabe, et on s'attendrait, en continuant vers le Sud-Est, à voir se dresser l'abrupt vigoureux de l'Alb. C'est, au contraire, à une dépression qu'on aboutit vers Nôrdlingen.
Le Riess. — Le Riess est le nom de cette dépression qui interrompt la continuité de la côte jurassique. C'est une cuvette à peu près circulaire, vers
Hohenloher Stelqer Wald FRANKE.N JURA
Ebene ^ Aisch Rezat
FiG. 52. — Perspective et coupe schématiques des pays franconiens, en regardant vers le Nord.
1, Muschelkalk ; 2, Lettenkohle ; 3, Marnes à gypse; 4, Scliilfsandslein ; 5, Marnes irisées ; 6, Slubensandsiein ; 7-9, Marnes, calcaires et marnes écailleuses du Lias; 10, Grès ferrugineux ; 11, Marno-calcaires du Bajocien-Batiionien ; 12, Calcaire massif du Jurassique supérieur en grande partie ciiangé en dolomie. — F, Forchheira.
laquelle convergent les cours d'eau ; son diamètre atteint à peine 20 kilomètres ; mais le contraste est si frappant entre ses campagnes ondulées, déroulant leurs champs fertiles, et les plateaux boisés qui les dominent de tous côtés, que le paysan lui-même en a conscience. Le Rieser, fier de ses moissons et de son bétail, méprise l'habitant des hauteurs forestières, du Holzland ou du Hârtfeld.
Nous sommes ici en présence d'un accident topographique qui n'est pas expUcable par l'érosion. Le Lias et le Jurassique, qui forment le bord de la cuvette, disparaissent brusquement ; des alluvions s'étalent sur presque tout le fond plat, découpées en longues croupes par de larges vallées. Des buttes en surgissent, montrant des escarpements de calcaires d'eau douce d'âge tertiaire récent ; on y découvre parfois un soubassement granitique. Ailleurs apparaissent des tufs trachytiques gris, avec quelques bombes, comme celles que rejette le Vésuve. Le volcanisme a certainement joué un rôle dans l'histoire de cette curieuse région. Gûmbel y voyait un gigantesque cratère d'explosion, comparable aux Maare de l'Eifel (voir p. 167). Les études détaillées de Branca et Fraas ont montré qu'on a plutôt affaire à une sorte de volcan avorté. Un réseau polygonal de failles entoure le Riess, l'affaissement ayant lieu toujours vers l'extérieur, parfois avec chevauchement. L'inclinaison des couches indique un bombement, peut-être provoqué par des injections profondes du magma éruptif, du genre des laccolithes, suivi d'un affaissement du sommet du dôme. Cet affaissement a été accompagné d'éruptions volcaniques peu importantes, et surtout par un développement considérable de sources thermales ; ce sont des geysers, peut-être aussi nombreux que ceux de l'Islande ou du Yellowstonc, qui ont formé les croûtes de calcaire cristallin enveloppant en bien des points les noyaux granitiques ou trachytiques.
Tous ces événements sont relativement anciens. Les calcaires d'eau douce
GÉOGnAPHIE UNIVERSELLE.
Europe centrale, I.
L'ALLEMAGNE
miocènes indiquent la présence d'un lac dans la cuvette affaissée, recouvrant les formations volcaniques. Le Riess n'aurait pas sa forme actuelle, si l'affaissement n'y avait continué longtemps après l'extinction du volcanisme. Les failles affectent en effet les couches tertiaires. Des tremblements de terre semblent indiquer que le mouvement n'est pas achevé. L'érosion a aussi joué son rôle depuis le Quaternaire : le fond primitif commence à être modelé en longues croupes, le rebord est plus dégagé et, par suite, relativement plus haut.
Dans l'ensemble, le Riess reste une plaine ondulée, qui semble un fragment des campagnes danubiennes, égaré au milieu des plateaux boisés de Franconie. Le soleil brille plus souvent en été sur ses champs que sur les hauteurs voisines ; la neige y disparaît plus tôt. Le sol alluvial recouvert de lœss est relatives ment sec en dehors des fonds de vallées. La forêt primitive offrait ici de largeclairières. L'homme, qui habitait les grottes calcaires au Paléolithique, était déjà établi dans les campagnes au Néolithique. A l'époque romaine, on constate un peuplement assez dense ; le Riess était compris dans l'intérieur du Limes. La prédominance des noms en ingen indique l'ancienneté des établissements germaniques. Les villages se sont perpétués aux mêmes places, alignés le long des vallées, à la limite des prairies et des champs. Le Rieser est resté un paysan profondément attaché au sol, sobre, économe ; il cultive surtout l'épeautre, l'orge d'été, l'avoine et les fourrages, élève des chevaux vigoureux et fait pâturer ses moutons sur les hauteurs du Hârtfeld ; ses volailles sont appréciées sur les marchés des grandes villes voisines, Augsbourg, Munich, et jusque dans les cités rhénanes. L'industrie n'a pas gagné ce petit pays, et les seuls centres commerciaux sont de petites villes de moins de 10 000 habitants : Ottingen et surtout Nôrdlingen.
Le Franken Jura. — Le Riess brise violemment la ligne de la côte jurassique, mais celle-ci tend par elle-même à disparaître, quand on pénètre en Franconie. A l'Est de la Jagst, on ne trouve plus, jusqu'à Neumarkt, que des bastions en saillie, comme le Hahnen Kamm, ou des crêtes isolées, comme le Heuberg, dominant les campagnes basiques. La persistance du drainage conséquent dans cette région correspond, comme dans celle du Keuper, à un effacement du relief, qui paraît en être resté au stade de maturité pliocène. La côte ne se dessine nettement qu'à partir du moment où l'orientation tourne au Nord-Sud, suivant le sillon subséquent de la Regnitz, tributaire du Main. Encore est-elle loin d'avoir la même allure qu'en Souabe. Son front atteint rarement 600 mètres et se résout en buttes-témoins couronnées de forêts. Le rajeunissement est sans doute, même ici, moins accentué qu'en Souabe.
Mais la structure géologique est aussi différente : les couches sont presque horizontales ; le Lias est peu développé ; ni dans le relief, ni dans la vie économique il ne joue un rôle comparable à celui qu'il a en Souabe. Son sol calcaire et relativement chaud a permis l'extension des vergers autour de Bamberg et porte, tout le long de la Regnitz, les meilleures houblonnières ; mais il disparaît trop souvent sous les sables. Les grès ferrugineux du Jurassique sont relativement très épais ; ils forment, en avant de la côte, une plate-forme creusée de ravines aux parois rougeâtres, et débitée en crêtes étroites qui s'avancent comme des éperons jusqu'à Nuremberg, couronnées par de vieux burgs. L'abondance des sables provenant de la désagrégation de ces grès est telle qu'ils étouffent
Phot. l'li(ili>i;iNi]liiiRlrR', Munich.