EUSTACHE.—P
. Tout émue et chancelante, Thévphyta approcha.un peu pour mieux entendre. Fe taste
sur le vaisseau. Les matelots nous portèrent à terre avec nolre père, et le capitaine du vaisseau, un Maure horrible, nous retint notre mère, Je me rappelle encore très bien que mon frère et moi nous avons prié beaucoup ce méchant homme noir de ne pas nous enlever notre bonne mère.”
Théophyta avait écouté ce récit avec une attention de plus en plus vive: Dieu du ciel! pensait-elle en se levant de son banc de gazon, c’est mon histoire à moi ; tout ce qu’il dit s'accorde à ne pouvoir s’y méprendre avec mes malheurs ; je n’en puis plus douter : ce jeune officier c’est mon fils, mon cher Agapius.
Tout émue et chancelante, elle approcha un peu pour mieux entendre ; son cœur baltait violemment.
Le capitaine continua ainsi: ‘ Le navire vira de bord et regagna la haute mer. Nous avons pleuré bien amèrement sur le sein de notre père, qui pleurait aussi. C'était la première fois que nous lui voyions répandre des larmes: aussi nos cœurs en étaient déchirés plus douloureusement encore. La nuit se passa pour nous sur le bord de la mer: le
lendemain nous sommes allés plus loin: et après
avoir bien souffert de la chaleur, de la faim et de la soif, nous arrivâmes enfin à une rivière. Mon: père transporta mon frère sur l’autre rive, et tandis qu'il traversait le fleuve pour venir me chercher, j'entendis marcher ; et, en délournant la tête, j’aperçus près de moi un horrible animal qui ouvrait une gueulé énorme ; c'était un lion, je l’ai su depuis; je criai de toutes mes forces et me mis à courir pour lui échapper ; mais à l'instant même il me saisit et m’emporta vers la forêt de toute la rapidité de sa course.”
Un jeune officier, celui-là même qui avait reçu de la main du général l’autre palme de laurier, se trouvait depuis quelques instants seulement assis à la table de pierre. ‘* Mon frère, s'écria-t-il en se précipitant sur le capitaine les bras ouverts et en l’embrassant, mon frère ; mon bon frère, c’est toi, mon cher Agapius ! Oh! oui, nous sommes frères, je suis Théophytus.: C’est moi que notre père avait transporté de l’autre côté du fleuve. Je l'ai vu de mes propres
yeux saisi par le lion, qui, plus rapide qu'une flèche, l'emporta dans là forêt, Un loup m’emporta aussi. Mais quel merveilleux dessein de Ja Providence nous a sauvés tous les deux! Quel bonheur inespéré ! nous nous aimions, nous avions l’un pour l’autre une estime réciproque, et tout à Coup nous reconnaissons que nous sommes frères ! ..”
Agapius, aussi surpris que ravi de cette reconnaissance, ne pouvait plus douter d’avoir retrouvé Théophytus, son frère bien-aimé. 11 le serrait dans ses bras, le pressait contre son Cœur, arrosait son visage ue ses larmes, et s'écriait avec un accent qui pénétrait jusqu’à l’âme: ‘ Mon frère, mon bon frère ! ” Et dans cette douce émotion ils restèrent longtemps embrassés sans pouvoir proférer une serle parole,
Pendant cette scène altendrissante, Théophyta sentit défaillir son cœur de mère abîmé dans une joie que nulle voix ne saurait exprimer : elle tomba anéantie sur le banc de gazon. Déjà en reconnaissant son Agapius dans le beau Capitaine romain, son cœur avait bondi de plaisir, et un tremblement convulsif avait saisi ses membres; mais lorsqu'elle vit l’autre officier s’écrier que c'était son frère, lorsqu'elle eut reconnu son autre fils, son cher Théophytus dans ce brillant capitaine, son cœur était déjà rempli; elle fut suffoquée par la joie, Ses Yeux se couvrirent comme d'un voile ténébreux, et la voix des officiers ne vint plus frapper ses oreilles que comme un bruit
lointain ou comme des sons inarticulés dans un rêve, Cependant personne en ce moment ne faisait attention à elle. Les deux frères brûlaient d’une envie réciproque de s'interroger et de se raconter leur vie ; ils étaient tous deux en proie à une de ces émotions où la douleur vous navre le cœur. ‘ Où est notre père ? dit Agapius, et n’as-tu plus revu notre bonne mère ?—Non, dit Théophytus, depuis que j'ai été ‘enlevé par ce loup, je n’ai jamais entendu parler ni de l’un ni de l’autre.—OQ Dieu ! s'écrièrent-ils ensemble, c’est qu’ils sont déjà morts peut-être, Oh1 s'ils vivaient encore, s'ils Pouvaient nous retrouver en ce moment et partager notre bonheur, quelle joie ce serait pour eux !”
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Les officiers qui les entouraient témoignèrent la.
joie la plus vive de cette heureuse reconnaissance, “Bravo, bravo! s’écria l’un en battant des mains, voilà des événements qui ne sont pas fréquents dans la vie.” Un autre répéta ces paroles du poète latin : ‘ Buvons, réjouissons-nous maintenant, et que nos pieds bondissent de joie.” Et il se mit à sauter comme un enfant. La curiosité des soldats conchés sous les bosquets ombreux fut excitée par ces bruyantes acclamations ; ils accoururent tout étonnés de voir ce qui causait cette joyeuse hilarité, et plusieurs nonssèreut des cris de joie en apprenant ce qui s'était passé. Mais ceux qui faisaient partie des cohortes des jeunes capilainés s’écrièrent transportés de joie : ‘< Vivent
nos vaillants commandants! ce matin le général leur .
partageait sa couronne de victoire, et maintenant ils se reconnaissent frères, Vivent ces braves commandants ! vivent ces heureux frères l”