CHAPITRE XV Histoire d'Agapius
‘“ Les émotions de cette journée, dit Eustache, surpassent les forces de l’homme : la joie est aussi une fatigue, elle est même plus accablante que la douleur. Je sens mon cœur serré, allons respirer un peu la fraicheur du soir.” 11 ouvrit les deux battants d’une grande porte, et ils se trouvèrent sur un balcon d’où l’on découvrait par-dessus les jardins de la ville un magnifique paysage.
Ils restèrent debout et silencieux pendant quelques instants sur cette galerie de marbre. Il faisait une belle soirée : un vent léger et caressant agitait à peine les feuilles des peupliers du bosquet ; les villages voisins et les masses lointaines des forêts se détachaient sur un ciel d’azur et apparaissaient à l'œil comme enluminés de la douce et vive lumière du soleil couchant.
Eustache rompit le silence, et dit en indiquant l’astre à son coucher : ; ‘* Que Dieu est grand dans ses œuvres ! il nous envoie une soirée délicieuse après les longuss heures
ss EUSTACHE
d’une journée de chaleur brûlante, comme il nous a donné la joie et le bonheur après tant de peines et de souffrances. Remercions le Seigneur, car il est bon, et sa bonté est éternelle.”
Le général s’assit ensuite avec son épouse sur le banc de marbre de la galerie, et les deux capitaines prirent place à côté d’eux.
‘* Chère Théophyta, je te vois esclave, et vous, mes fils, vous avez été sauvés de la dent des bêtes féroces ; mais j'ignore encore ce qui vous est arrivé depuis notre séparation. Faites-moi le récit de votre vie durant ces treize années, j'y trouverai certainement de nouveaux motifs de louer Dieu.
— Vous, mes enfants, dit Théophyta, faites d’abord le récit de votre vie depuis l'instant où vous fûtes enlevés par des bêtes féroces. Je brûle de connaître l'histoire de;ces beaux capitaines.”
Agapius prit le premier la parole, et parla ainsi :
‘ Lorsque je me sentis saisi par le lion et emporté vers la forêt, la frayeur me fit perdre connaissance. Au moment où je revins à moi, je vis des flambeaux allumés ; autour du lit grossier sur lequel j'étais couché, quelques hommes, une foule de femmes, et beaucoup d'enfants se pressaient pour me voir.
‘4 Tous me témoignaient la plus bienveillante compassion, et remerciaient le Seigneur de m'avoir sauvé d'un si grand danger. Ils présumaient d’après mes vêtements que j'étais d’un pays éloigné et d’une famille noble ; aussi me demandèrent-ils avec la curiosité la plus vive comment je m'étais trouvé dans cette forêt.
‘* [l me fallut du temps avant de pouvoir répondre à toutes les questions. Ils furent touchés du sort de mon jeune frère et de mon père, et les hommes résolurent d'aller à leur recherche. Mais il faisait déjà nuit, il était trop tard ce jour-là ; le lendemain ils allèrent jusqu’à F rivière, el trouvèrent même les coques d'œufs sous l’arbre où nous avions mangé ensemble ; mais ils ne virent pas la moindre trace de mon père ni de mon frère, et ils revinrent à la maison tristes et affligés, ne doutant point qu’ils n’eussent été la proie des animaux féroces.
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“Voici comment je fus sauvé; les paysans ne l'eat raconté depuis bien des fois. Des bûcnerons qui travaillaient dans la forêt se rendaient alors à leur travail : ils virent le lion qui m’emportait dans sa gueule accourir rapidement dans le ravin où ils se trouvaient. Ces braves gens, levant aussitôt leurs gros bâtons, se jetèrent sur lui au moment où il passait, et l’un d'eux lui porta un si vigoureux conp à la tête, que le lion, me laissant tomber, se retourna avec rage contre son agresseur el se précipita sur lui pour le déchirer. Mais les autres bûcherons n’abandonnant point leur camarade, une lutte terrible s’engagea. L'animal fut accablé sous les coups redoublés de ses vigoureux ennemis, et le sang jaillissait avec force de ses nombreuses blessures lorsqu'il prit la fuite avec un rugissement plaintif. Ces hommes vinrent à moi aussitôt, ils me trouvèrent évanoui ; mais ils reconnurent avec joie que je n'avais aucun mal, et furent bien étoñnés de voir que le lion ne m'avait pas même blessé. Les uns disaient que l'animal, se sentant poursuivi par mon père, n’en avait pas eu le temps ; d’autres, qu’il m'emportait à ses pelits, et que ces animaux donnaient toujours à leurs lionceaux des proies vivantes ; mais ils s’accordaient tous à dire que Dieu m'avait sauvé miraculeusement, et que je ne pourrais jamais assez l’en remercier de ma vie.
‘* Il'y eut alors une lutte non moins honorable pour savoir lequel d’entre eux devait prendre soin de moi
et m'élever dans sa maison, Mais celui qui le pre-
mier avait frappé le lion si rudement ne se laissa
oint enlever cette bonne œuvre: il me prit sur ses Le avec compassion et m’emporta sur son lit, où je revins peu à peu de mon évanouissement, comme je vous l’ai raconté.
‘* Les braves et généreux bûcherons habitaient un village situé dans une vallée profonde au delà des rochers boisés qui s'étendent le long de la mer. Tous les habitants étaient chrétiens. Quelques années avant, ans les temps de persécution, dont ceite valiée lointaine fut toujours à l'abri, des prêtres chrétiens ‘’« étaient réfugiés et avaient prêché l'Évangile à ces
paysans grossiers. Ces honnêtes euitivateurs avaient
reçu avec joie la parole de Dieu : et ils vivent chrétiennement comme des frères, menant une vie paisible, remplis de charité les uns pour les autres, et offrant aux homines le modèle de toutes les vertus.
‘* L'éducation des enfants y est cultivée avec soin. Un :rêtre chrétien, vieillard plein de piété, qui a choisi cette vallée pour retraite, s’est chargé d’instruire la jeunesse et de l’élever dans les principes de notre sainte religion. Il avait occupé autrefois un rang distingué dans le monde, et, ne me croyant pas destiné à rester toute ma vie dans cette vallée inconnue, il m'enseigna aussi ce qu’il jugeait devoir m’être utile des sciences qu'il avait apprises. :
‘# En outre, comme J'avançais en âge, j'allais tous les jours, avant le lever du soleil, travailler dans les champs ou dans la prairie ; et je devins en peu de temps habile aux travaux les plus difficiles de lag riculture. Le travail me fortifiait et contribuait à me donner une santé robuste. Les occasinrs d'exercer mon Courage et mon adresse ne me manquaient pas ; nous étions sans cesse en guerre avec les bêtes sauvages de la forêt. Ainsi mon éducation de chaque jour formait mon esprit et mon cœur en même temps qu'elle augmentait mes forces physiques. J'ai passé ainsi dans ce pauvre village les années de mon enfance et de ma jeunesse, plus heureux mille fois que ceux qui sont dans les palais.
‘< J'étais loin de songer alors que je quitterais un jou” cet autre paradis terrestre, lorsqu'un officier de l’empereur vint réclamer, au nom de son maitre, un des jeunes gens du village pour servir dans l’armée comine soldat. Tous les habitants étaient bien consternés ; car la guerre et l’idée du carnage étaient une pensée horrible pour ces pacifiques paysans, Mais il fallait obéir : le guerrier chargé de faire la levée dans ce pays plaça les numéros dans son casque el ordonna à chacun des jeunes gens de s'approcher. Les enfants, les sœurs, les fiancés, pâles et tremblants, se pressaient autour de lui.
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ma patrie, en pensant que mon père, qui avait été militaire, était aussi un bon chrétien, je me sentis joyeux de pouvoir rendre un léger service à ces honnêtes gens qui m'avaient autrefois sauvé la vie et m'avaient depuis témoigné tant de bonté. Je m'’avançai au-devant de ce guerrier, je lui dis que le sort n'avait rien à décider ici, que je partirais avec lui de bonne volonté. Le soldat, me regardant alors, -me frappa sur l’épaule et me dit gaiement : ‘* Très bien ; ton Courage, la taille, tout me convient, ainsi préparetoiet partons.” Le vieux prêtre me donna sa bénédiction et je partis avec le guerrier au milieu des larmes et des vœux de tout le village,
‘{ Vous savez le reste, vous, mon père et mon frère ; mais je veux l'apprendre moi-même à ma chère mère. À mon arrivée au camp, le général, qui faisait lui-même exercer ses l'oupes, me choisit pour faire partie de sa garde. Que j'étais loin de penser alors que ce général était mon père ! Je savais qu’il se nommail Placide, mais j'ignorais que ce fût le nom de l’auteur de mes jours ; car je me souvenais que dans notre enfance ma mère l'appelait toujours son cher Eustache.
‘* Cependant je me trouvais toujours dans les combats partiels qui précédèrent la bataille décisive, et le général me fit capitaine de ma cohorte, lorsque celui qui la commandait tomba atteint d’une flèche ennemie. Mou frère, qui était venu au camp avec une autre levée, fut aussi placé par le général dans sa garde d'élite, et élevé presque en même temps que moi au grade de capitaine, Nous nous connaissions l’un l'autre comme officiers, mais sans penser que nous fussions frères, Nous avions ensemble de fréquents rapporls, mais seulement à l’occasion än service et pour les affaires militaires, C’est aujourd'hui seulede raconter l'Histoire de mes premières années, j'ai découvert et heureux
‘ Vous savez tout maintenant ; svsc mon frère fai
ŒIL 2 ; : VE Uÿ ai
se. EUSTACHE
avec vérité: % Voici le jour que le Seigneur nous a
préparé, célébrons-le par notre joie et nos chants d’allégresse.”
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