CHAPITRE XVI
Education de Théophytus.
‘€ Mon histoire, dit ensuite Théophytus, ressemble beaucoup à celle de mon frère ; aussi je vous la dirai en peu de mots.
‘ Je fus arraché au loup qui m’emporta à la vue de mon père, par deux bergers qui clerchaient un bélier égaré dans la forêt. Ils entendirent tout à coup les cris d’un enfant, et, jetant les yeux de mon côté, ils aperçurent l'animal, qui se mit à fuir plus rapidement encore pour leur échapper avec sa proie.
“ Un gros chien, qui ne le cédait à un loup ni en vigueur ni en courage, se précipita sur-l’animal à la voix des bergers, et le saisit à la gorge. Le loup me lâcha, et se défendait vigoureusement contre le chien, lorsque les bergers accoururent avec leurs lances et le tuèrent. Le féroce animal m'avait saisi par mes habits, et ne m'avait fait aucun mal.
‘ L'un des bergers me prit dans ses bras et m’emporta chez lui. Lorsque je fus revenu de ma frayeur et que je pus parler, il me demanda ce qui m'avait
amené dans cette forêt. Je lui racontai tout ce qui m'était arrivé ; je lui dis qu’un lion avait emporté mon frère, et que notre ère était resté sur l’autre bord de Îa rivière. Le berger pensa qu'il était inutile d'aller à la recherche de notre père, ne doutant point qu'il n'eft été dévoré par les bêtes féroces.
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“ Le pâtre qui m'avait recueilli, et qui me raconta comment j'avais été sauvé, était un chrétien et très honnête homme ; et sa femme était pieuse et d’un excellent cœur. Ils avaient tous deux pitié de moi, et quand je leur dis mon nom, Théophytus, fidèle à Dieu, ils manifestèrent une grande joie de reconnaître que j'étais fils de parents chrétiens. Ils résolurent ensemble de m’élever avec leur enfant, qui était de mon âge, et dans la suite ils me traitèrent toujours avec autant de bonté et d'amour que leur propre fils.
‘ La montagne était habitée par plusieurs familles de bergers dispersées çà et là, qui formaient ensemble comme une grande famille chrétienne, Lors de la persécution, plusieurs prêtres chrétiens s'étaient réfugiés dans cette montagne, et l’un d’eux y était resté Pour y exercer les fonctions du saint ministère. 1] S'élait chargé du soin de l’éducation des enfants, et il nous instruisait avec un amour et un zèle vraiment paternels de la religion et de tout ce qu'il croyait bon et utile. Mon éducation fut généralement semblable en font à celle d’Agapius, et je ne m’y arrêterai pas plus longtemps.
‘* Le berger qui me nourrit avec son fils avait un nombreux troupeau, et il nous obligea de bonne heure à garder avec lui les brebis; dès qu’il nous crut assez forts et assez adroits pour défendre le troupeau contre les bêtes féroces, il lui arriva souvent de rester à la maison des journées entières à cause de son âge, et de se reposer sur nous du soin de son troupeau.
“ Un jour que nous avions conduit nos brebis bien avant dans la montagne, vers le soir nous avions allumé un grand feu Pour préparer notre souper et écarter les animaux Carnassiers, que la lumière effraye.
‘© Nous wœusions familièrement, assis auprès du feu, et il faisais déjà bien sombre ; le gros chien qui était couché à nos pieds se leva soudain et se mit à aboyer très fort. C'était le mâme aui m'avaht arraché au loup ; il était très vieux, mais sa fidélité Jui avait valu le pain de la retraite, A sa voix les autres chiens
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s'élaient réveillés et aboyaient aussi avec acharne-
meut. Nous nous étions levés ct nous avions pris nos
lances, 6roÿant que c'était l’approche d’un jou ui excilait nos chiens. Mais la clarté nous permit de distinguer, à notre grande surprise, un &uerrier armé,
‘* C'était chose bien rare dans ces montagnes sauvages. Mon père nourricier, qui accompagnait le militaire, avait l'air triste et consterné. Nous ne pouvions comprendre ce que cela signifiait; mais nous lapprimes bientôt.
‘ Notre village était aussi obligé de fournir un soldat à l’armée : l'officier avait réuni pendant Ja soirée les jeunes gens en état de porter les armes sous le vieux chêne qui était le lieu ordinaire des assemblées, et là il les avait fait tirer au sort. Le vieux berger avait été obligé de prendre un numéro pour son fils ; car le militaire avait ordre de se hâter <: ne voulut point qu’on envoyât chercher auparavant le jeune bomme, craignant d'éprouver un trop grand relard. Le sort l'avait désigné, et le guerrier venait avec son père pour l'emmener avec lui,
‘“ A cette nouvelle, le jeune homme comme la mort, et les yeux du vic plirent de larmes,
‘‘—Je partirai à sa place, dis-je au militaire; je me sens plus de goût que lui pour la carrière des armes ; à la vue de votre lance qui brillait à la clarté du feu, j'ai senti mon cœur battre de plaisir. Mon père était aussi militaire ; il portait le casque et l'épée. Décidément je pars avec vous à la place de mon jeune ami,
‘* Mon air décidé plut beaucoup au soldat, 6 Ah! ah! dit-il en souriant, bon chien chasse de race ; essayez de faire chanter un lionceau, il rugira toujours. Viens, viens, brave Barçon, je t'aime mieux que ce jeune poltron avec sa figure jus
‘* Mon père nourricier et son ls fondirent en larmes ; ils ne cessaient pas de louer ma générosité.
‘‘—C'est bien beau de ta art, me dit le vieux berger, de remplacer ton ami à l'armé
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‘de ne fais que mon devoir, lui réponddis-je,
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et je vous dois bien plus encore, C’est vous qui m'avez sauvé la vie et qui m'avez élevé. Si je dois succomber dans la guerre, si je verse mon sang pour votre fils, il est mon frère, et je n’aurai fait que vous prouver ma gratitude, Un chrétien ne doit pas craindre de donner sa vie pour son frère, quand un Dieu a versé son sang pour tous les hommes.”
‘ Le vieillard me dit en pleurant : ‘ Allons, va, mon fils, c'est Dieu quia mis ce courage dans ton cœur: sois toujours brave et honnête. Peut-être estce ton bonheur que tu échanges la houlette contre la lance. Je te nn que ton généreux dévouement te portera bonheur, et que Dieu ne laissera pas ton action sans récompense, Que le Seigneur soit ton égide et qu’il te protège au milieu des dangers que tu vas affronter.”
‘* I me donna sa bénédiction, et je suivis le guerrier.
‘* Les paroles du vieux berger se sont accomplies ; mon courage à fait mon bonheur. C’est Dieu qui m'a conduit ici avec mon frère, afin que notre reconnaissance amenât celle de nos chers parents, et il a Jar-
ement récompensé notre léger sacrifice, Adorons es desseins du Tout- Puissant et remercions-le de ses bienfaits.”