CHAPITRE III
Eustache est ruiné par la peste.—Sa fuite en Égynte.
Eustache et Théophyta étaient revenus habiter la campagne ; mais ils semblaient vivre d’une vie nouvelle et sesentaient régénérés. La terre leur paraissait plus belle ; car à présent tout ce qui s’offrait à leurs yeux, le soleil et les gouttes de la rosée, les fruits,
es fleurs, tout était pour eux un bienfait du Père céleste. Ils se plaisaient à appeler Dieu leur père, et ils étaient comme l’exilé qui, après avoir erré longtemps sans patrie, l’a enfin retrouvée, Chaque jour on faisait en commun la lecture de l'Évangile, et chaque jour ils trouvaient dans l'amour de Jésus pour les hommes, dans: sa sagesse et dans ses paroles, de nouvelles joies et de nouvelles forces; cette lecture
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ne manquait jamais d'être le teste de réflexions pieuses et de saintes exhortations, Eustache répétait souvent que celui qui ignore Dieu, et dont l’âme n’a jamais ressenti les feux de l’amour divin ni les émotions douces de la piété, est comme le poisson que la vague a déposé sur le.sable : ‘ car, disait-il, la connaissance et l'amour du Seigneur sont l'élément qui donne à l’homme sa véritable vie. ”
Le bonheur de cette famille ne devait pas être de longue durée. Pierre ravi sur la montagne avec Jésus eût voulu y établir une tente, mais il fallut redescendre dans la vallée d’affliction où des tourments cruels lui étaient réservés : Eustache et Théophyta— touchaïent aussi aux jours d'épreuves. Des peines temporelles commencèrent à les affliger ; une conta-
ion cruelle ravageait toute la contrée et eut bientôt
épeuplé leurs riches étables. Les chevaux, les bœufs, les brebis succombaient par centaines, et ce fléau ne cessa de sévir que lorsqu'il n’eut plus de victimes à frapper. Au milieu de ces fléaux, Eustache disait, comme le saint homme Job : ‘ Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a ôté, que son nom soit béni ; ” et sa vertueuse one se consolait facilement de ce dommage temporel ; le moindre péché eût été pour elle un plus grand malheur que la perte des
lus riches troupeaux, et même celle de tous ses
iens terrestres.
De plus grands maux vinrent bientôt fondre sur eux ; la contagion gagna aussi les hommes, et en un seul jour la maison d'Eustache et les autres habitations de ses domaines comptèrent un grand nombre de malades. Acacius et Antiochus entrèrent tout effrayés dans l'appartement de leurs maîtres. “‘Fuyez, Seigneur, s’écria Acacius, fuyez en toute hâte. avec votre épouse et vos enfants, c’est la peste ! — La peste ! dit Théophyta en pâlissant. Oh Dieu, prenez
itié de nous ! Cher époux, que devons-nous faire ? aut-il fair ? faut-il rester ? — Si vous restez, dit
- Antiochus, vous êles perdus : fuyez au moins pour
vos fils, ” Mais Eustache leur répondit avec calme:
enfants, je les abandonnerais au moment de l’aflliction ! Restons, Théophyta, ne laissons pas échapper une si belle occasion de faire le bien ; c’est maintenant qu’il faut nous montrer véritables disciples de Jésus-Christ ; sonviens-toi de ces paroles : ‘* Aimezvous les uns les autres comme je vous ai aimés ; c’est cet amour mutuel qui doit distinguer mes disciples. ” Abandonner ses frères à l'heure de la mort, est-ce les aimer? Non, chère épouse, n’obéissons point à des motifs humains, mais confions-nous en la bonté de Dieu. Sa toute-puissance ne peut-elle pas nous protéger ici, comme son bras pourrait nous frapper partout ? Nous resterons, ditil en élevant la voix, et que la volonté de Dieu soit faite. ”
Plusieurs des rsclaves prirent la fuite; mais ces pieux époux restèrent au milieu des pestiférés, avec Acacius, Antiochus et tous les esclaves chrétiens, qui, loin de penser à fuir le fléau, promettaient à leurs maîtres de rester jusqu’à la mort,
La contagion faisait chaque jour de nouveaux progrès ; les deux soldats eux-mêmes et le reste des serviteurs furent bientôt atteints de la peste. Le palais du général était devenu un vaste hôpital, uù Eustache et son épouse soignaient seuls les pestiférés agec la plus affectueuse sollicitude. Eustache s'était chargé du soin des hommes, Théophyta de celui des femmes ; et ces verlueux époux passaient toutes leurs journées, souvent même les nuits entières, au milieu des miasmes putrides qu’exhalaient les mourants et l’infection des cadavres, car le nombre des morts était devenu trop considérable pour qui fût possible de les faire enterrer, même au prix d'argent, Cependant. Eustache et sa famille ne ressentaient aucune atteinte du fléau, et le général répétait souvent ces paroles de l'Écriture : ‘ Celui qui repose à l'ombre de ma puissance ne doit redouter ni la flèche qui vole à midi, ni le fléau des ténèbres de Ja nuit. Il en tombera mille à sa gauche et dix mille à sa droite, et aucun trait ne j’atteindra. ”
La peste cessa enfin ses terribles ravages; le plus grand nombre des malades avait succombé, et ceux
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qui survivaient restèrent longtemps faibles et chancelants comme l'enfant qui essaye ses premiers pas, portant sur leur visage l'empreinte blafarde de la mort, Eustache et Théophyta remercièrent bien vive. ment le Seigneur de leur avoir conservé la santé à eux et à leurs fils, et d’avoir arraché au trépas Antiochus, Acacius et quelques autres serviteurs.
Ils espéraient de la honté de Dieu des temps meilleurs ; mais les jours d'épreuves n'étaient pas écoulés. Daus leur ignorance, les païens de la contrée, au lieu de regarder la peste comme un juste châtiment de leurs erreurs et de se convertir, S'irritèrest de cette
unition, et, se liguant entre eux, ils formèrent e projet de piller la demeure du général. Pour déguiser leur avarice sous l'apparence du zèle religieux, ces misérables blasphémaient contre Eustache, l’accusant d’être la cause de leur malheur. Ils disaient ue les dieux, irrités de son apostasie, leur avaient, ds leur fureur, envoyé cette épidémie cruelle pour se venger ; qu'il avait ainsi attirer sur eux tous ces maux en se faisant chrétiens, et qu’ils devaient s’en venger sur lui, Ces scélérats savaient que les soldats du général étaient morts pour la plupart, et qu’une grande partie de ses esclaves avaient pris la fuite : uusii ils Convoitaient avec cupidité le riche butin qu'ils se promeltaient du pillage du nouveau converti,
Ces paysans grossiers vinrent par grandes bandes fondre avec une brutale fureur sur la maison d'Eus-
- tache : l'or, l’argent, le mobilier, les vivres, tout fut
mis au pillage, et ils poussèrent la barbarie jusqu’à brûler le butin qui ne pat tenir sur les chariots qu'ils avaient amenés avec eux. Ils se retirèrent ensuite en poussant des cris sauvages et en faisant entendre les plus atroces imprécations contre le vieux général, auquel ils n’avaient laissé que la vie. Pourtant il supporta celle nouvelle perte avec résignation. Qu'importe, se disait-il, ce ne sont que desbiens passagers, etil y a plus de mérite à en supporter la privation de es posséder. Heureux l'homme qui äspire à des
iens qu on ne peut lui ravir !
Gependant la position des infortunés époux devenait
s EUSTACHE
dé jour en jour plus critique, Le temps d'ensemencer leslerresarriva, mais tout leur manquait ; ils n'avaient ni chevaux, #i charrues, ni laboureur#, ni semences. Dans cette extrémité, Eustache résolut d’implorer le secours de ses riches voisins, dont les domaines n'avaient pas été aussi cruellement maliraités par la peste el qui n'avaient point été pillés. Ces nobles et riches Romains avaient été ses amis ; ils étaient souvent venus s'asseoir à sa table et se livrer avec lui au plaisir de Ja chasse; mais ils avaient rompu toute liaison avec lui depuis qu'il s'était fait chrétien, Eustache fut d'autant plus sensible à cet abandon, qu'il aurait voulu leur faire partager son bonheur ; néanmoins il savait se passer de leur société et employer son temps d’une manière plusutile. Cependant, comme il avait rendu l’importants services à plusieurs d'entre eux pendant sa prospérité, il ne douta pas un instant qu'ils ne l’assistassent volontiers dans cette rigoureuse extrémité, jusqu’à ce qu'il fût en état de leur restituer tout ce qu’ils lui auraient prêté.
Le premier euquel il s’adressa, au lieu de prendre pour règle de conduite ces paroles de Jésus-Christ : ‘* Il vaut mieux donner que recevoir, ” suivit, au contraire, la maxime païenne : ‘* Mieux vaut prendre que donner. ” Il s’excusa de ne pouvoir en rien l’obliger, assurant avec les plus grands serments qu'il était au désespoir de ne pouvoir lui rendre service. Un autre, depuis longtemps son ennemi personnel, et qui éta:t jaloux de sa gloire militaire, mais qui par respect humain couvrait sa haine et son envie de basses flatteries, le reçut avec le plus outrageux mépris, et lui montra la porte en l’insultant et la raillaut. Un troisième, d’un naturel plus franc et plus humain, lui conseilla de quitter tout à fait le pays, et le prévint qu'il savait de bonne source que ses ennemis faisaient les plus grat:ds efforts pour le faire condamner à mort avec sa femn °cmme chrétien.
Il ne res‘nit ‘1 au malheureux Eustache qu'à . implorer l'assi:1:. *e ot is protection de l’empereur.
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lui écrire, le priant d'intervenir en sa faveur auprès du souverain. L'empereur, qui était païen, répondit : * J'ai toujours estimé beaucoup le général Placide, mais le chrétien Eustache, comme on l'appelle maintenant, m'est tout à fait étranger. Je regreite qu’un Romain si distingué ait embrassé une telle religion, lorsque les lois pronoucent la peine de mort contre ses seclateurs. Lui donner aide et protection dans celle fâcheuse position, qu'il ne doit attribuer qu’à lui seul, ce serait récompenser la désobéissance, Je ne puis autoriser par ma protection la violation de la loi. Cependant c'est un général de mérite qui a rendu des services à l'empire ; aussi serait-ce avec peine que je verrais la Joi s'exécuter contre lui ; qu’il ne néglige donc pas de quitter l'Italie au plus tôt et de choisir en quelque endroit éloigné de ia frontière une retraite ignorée. Mais s’il voulait, ce que je souhaite de grand cœur, renoncer à sa nouvelle religion, qu'il soit assuré de trouver en moi un protecteur généreux et bienveillant. *’
Après avoir lu cette réponse, Eustache dit avec calme à Théophyta : Nous ne pouvons plus demeurer en ce pays, fuyons en gypte : c'est là que nous trouverons, je l'espère, un lieu où nous pourrons consacrer au service au Seigneur notre repos et notre liberté ; aujourd’hui même nous partirons avec nos enfants, mais seulement à l'entrée de la nuit, pour n'être pas exposés aux mauvais traitements et aux insulies des païens.—Je vous suivrai, répondit Théophyta les larmes aux Yeux. Que la volonté de Dieu soit accomplie ! Pourtant combien il m'est pénible de quitter si malheureusement ce beau pays qui m'a vue naîlre, où mes yeux se sont ouverts pour la première fois aux rayons du soleil, où se sont écoulés si rapidement les jours heureux de mon enfance et de ma jeunesse ! C’est une nouvelle tribulation que le Seigneur nous envoie pour nous faire expier nos années
‘erreur : que son ange gardien nous accompagne ! ”
Les deux fidèles soldats Acacius et Antiochue apnrirünt celle détermination subite avec une vive et pro. fonde douleur: ‘ O ciel! s’écria Acacius, voue
voulez partir pour un pays étranger, seuls, et sans serviteurs. Nous sommes trop faibles pour supporter la marche, attendez au moins jusqu’à notre rétablisse. ment. Alors nous irons avec vous, nous vous suivrons, fût-ce même au bout du monde. ” Antiochus joignit aussi ses prières à celles de son ami.
Eustache répondit avec émotion qu'ils ne pouvaient l'accompagner, mais qu’il était sensible à ses marques de dévouement. ‘‘ L'empereur, leur dit-il, m'a donné congé, et je suis libre maintenant, tandis que vous, vous êtes liés par le serment militaire, et vous devez être prêts à rejoindre vos aigles an premier appel. ” Il les congédia ensuite, en leur souhaitant la paix du Seigneur.
Ces deux serviteurs allèrent apprendre cette triste pouvelle aux esclaves du général; elle se répandit bien vite de maison en maison, et tout ce qu'il y avait d'hommes, de femmes et d’enfants dans ses vastes domaines accourut bientôt en foule pour voir encore une fois leur bon seigneur. La plupart, affaiblis et “battus dar la maladie, pleuraient et sanglolaient. ILustache les consolait tous avec bonté. ‘ Demeurez fermes et inébranlables dans la religion; ayez toujours la foi, l'espérance et la charité, leur disait-il, et nous nous retrouverons un jour, sinon ici-bas, assurément là haut dans le ciel, ”
Dès que la lune eut paru et qu’elle commença à éclairer de sa lumière pâle les champs dévastés, le général dit à Théophyta : ‘ Mettons-nous en route avec la protection du Ciel, ” Tous les assistants poussèrent en même temps des cris de douleur, et les malheureux exilés serraient la main de chacun de ces braves gens ; les deux jeunes fils du général, à l’exemple de leurs parents, donnèrent aussi à chacun ce témoignage d'amitié, Les voyageurs furent accompa-
. gnés par ce touchant cortège jusqu'à la grille de fer ; le général, par un geste plein d'émotion et de dou: leur, leur fit signe de ne pas venir plus loin. Ils obéirent, et restèrent longtemps silencieux à regarder en pleurant leur bon traître et sa famille s'éloigner. G'était un bien touchant tableau que l'émigration
Is, et sans supporter
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pouvaient s marques n’a donné jue vous, ous devez r appel. ” a paix du
elle triste répandit il y avait es vastes ir encore faiblis et glolaient.
Jemeurez yez toudisait-il, ici-bas,
imença à vastés, le en route ns pousles mal-
regarder loigner.
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de cette noble famille. Leurs vêtements attestaient leur rang et leur prospérité passée, et contrastaient avec les lourds paquets de voyage dont ils étaient accablés comme de pauvres fugitifs. Eustache avait ceint sa brillante épée de général, qu’il tenait quelquetois à la main en guise de bâton de voyage ; il portail sur son dos un gros paquet d'habits de toute espèce qu'ils avaient sauvés du pillage, et qui devaient leur être très utiles dans ce voyage de long cours. Théophyta, vêlue comme les nobles dames romaines, portait avec
du pays qu’ils allaient traverser, mal. disposés pour les chrétiens, ne leur refusassent même le morceau de pain dû à la misère. Eustache marchait tranquillement ; il était calme et donnait le bras à sa femme, qui pleurait en repassant dans son cell tous les maux dont ils avaient été frappés si subitement. Les deux enfants cheminaicnt gaiement, tantôt en courant en avant, tantôt marchant tout doucement, et, s'appuyant non sans vanité sur leurs petits bâtons, ils racontaient avec un sourire enfantin les images riantes qu'ils concevaient de leur voyage,