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CHAPITRE IV La traversée. —Théophyta est retenue captive

Eustache, son épouse et ses enfants marchaient à petites journées par des chemins peu fréquentés, au milieu des forêts et des montagnes, en évitant avec soin les villes et les villages. Après bien des fatigues et des journées de marche, ils arrivèrent enfin au bord de la iner. Un beau navire à la mâture élégante était à l’ancre, prêt à mettre à la voile pour l'Égypte. Un grand nombre de matelots et d'hommes de peine roulaient des tonneaux ou apportaient des caisses avec la plus grande diligence. Le capitaine était un Maure superbement vêtu, dont le cou et les oreilles étaient chargés de grosses perles. 1l se promenait lentement sur le pont, donnant des ordres à tout son EU et veillant à ce que tout fût en bon ordre. ‘‘ Voudriez-vous, lui dit Eustache, m'emmener en Beyple avec toute ma famille ?—Pourquoi pas ? répondit avec affabilité le capitaine, qui les considérait curieusement ; très volontiers. —Combien demandez-vous pour la traversée et pour la nourriture ?— Une faible somme, reprit le Maure, une bagatelle ; mais laissons cela pour le moment, nousen parlerons quand vous serez débarqués. ” Et toute la famille monta à bord du vaisseau. Bientôt l’ordre est donné de lever les ancres, et, le vent gonflant les voilés, le vaisseau s’inclina, se releva, se balança légèrement et fendit les ondes qui bouillonnaient à la ponpe «t venaient blanchir les flancs du navire de leur écume. Les joyeux enfants admiraient tantôt la vue sublime de la mer, qui leur paraissait sans bornes, tantôt les

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arbres et les rochers du rivage fuyant à leurs yeux landis que le vaisseau semblait immobile. Mais ces images riantes n’apparaissaient point à Théophyta ; elle pleurait, car c'était avec la plus amère douleur qu'elle voyait disparaître cette terre d'Italie qui lui était si chère. Eustache s’efforçait de la consoler par ces paroles : ‘ Pourquoi pleurer, puisque le Dieu qui a créé la terre et la mer veille sur nous, puisque le Roi de l'univers nous donnera une patrie nouvelle, jusqu’au jour où il nous recevra dans la patrie céleste ? ” Son chagrin et ses craintes se calmèrent peu à peu, et bientôt elle admira aussi la loute-puissance du Créateur dans les merveilles de la mer, qui lui était inconnue. Le matin elle observait avec une pieuse adici:ation, en se pr'omenant avec son mari et ses enfants, les feux majestueux de l’aurore et du soleil levant qui venaiem se refléter dans le miroir des ondes avec une telle vérité, que les enfants croyaient voir deux soleils. Pendant le jour ils prenaient laisir à regarder les îles leur apparaître dans le ointain, grossir à leurs Yeux, s'élever au-dessus de la mer et du vaisseau, pour disparaître bientôt avec leurs masses d’arbres verts qui semblaient nager derrière le navire. De gros poissons de mer suivaient longtemps le sillage du vaisseau, dans l'espérance de quelque proie, et des bandes innombrables d'oiseaux voltigeaient à la cime des mâts en remplissant l'air de leurs cris aigus. Le vent gonflait le centre des voiles par impulsions inégales, tantôt avec violence, tantôt plus mollement ; il paraissait tour à tour se jouer avec les vagues azurées, ou les soulever puissamment ; et la vue de ces fotstumultueux et innombrables, qui se dressaient tout à coup hauts et menaçants, causait aux nouveaux voyageurs d’effrayantes sensations. Pendant les belles soirées de ja traversée, les nuages qui rougissaient à l’horizon sous les derniers feux du

soleil couchant et se réflétaient dans la mer avec leurs riches couleurs, étaienl pour eux des sources intarissables de jouissances. 1ls restaient même sur le tillac une partie de le nuit à considérer ja douce lumière de la lune et les vives clartés des étoiles

téfléchies par les eaux tranquilles qui offraient aux yeux comme un second ciel. On ne pouvait souhailer un plus beau temps : aussi en peu de jours on, aperçut la terre, et Eustache espéra bientôt trouver sur cette plage d’exil une cabane, quelques champs à cultiver pour nourrir sa famille, et, uu jour, assez de terre pour y dornir du sommeil de paix, Pourtant un orage terrible les attendait au port, Le capitaine avait conçu pour l’épouse du noble Eustache une passion coupable ; il avait été frappé de sa beauté et de sa grâce séduisante dès le premier instant qe la vit, et peut-être machinait-il, dans la noirceur e son âme, l’infâme projet de la ravir à son époux. Aussi, au lieu d'aborder à un port de mer, il relâcha auprès d’une côte déserte, où l’œil ne rencontrait que des rochers arides et des sables brûülants, ‘‘ Voilà le pays que vous demandez, je vais vous y faire débarque aussitôt que "ous aurez payé votre voyage.— omment! reprit Eustache avec indignation, c’est là que vous avez promis de nous conduire ?—Je connais le pays mieux que vous, s'écria le capitaine ; payez et sonlinuez votre route. ” Il exigeait pour la traversée une somme dix fois plus considérable que le prix ordinaire, et Eustache, irrité de cette tromperie, lui avoua de bonne foi qu’il n’avait pas en tout la moitié de la somme. Le Maure ne put cacher la joie quelui causa cet aveu ; mais il feiguit un grand courroux et se répandit en injures et en imprécations contre le général et sa famille : ‘* Pas la moitié de cet argent! s’écria-t-il dans un faux transport de rage; mais, misérables que vous êtes, c’est par trop d’audace d’entreprendre un pareil voyage sans argent, et de prétendre ainsi vivre sur le bien d'autrui ! Ah ! vraiment, mais vous ne me volerez ni mes dépenses ni mon naulage ; l’un de vous payera de sa liberté pour les autres; aussi, je te le déclare, ta femme est mon esclave ; elle demeurera avec moi; pour vous, vous pouvez descendre à terre, le prix que je la vendrai me payera vos dépenses. ” .

A ces mots, Théophyta pâlit d'horreur et d’effroi ; Eustache eut besoin de concentrer toutes les forces de

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son âme pour maftriser la juste colère qu'excitaient en lui une fourberie si infâme et une violence si révolfante. Les deux enfants se jetèrent aux pieds du Maure; ils serraient ses genoux de leurs bras suppliants, les arrosaient de leurs larmes en le conjurant de leur laisser leur bonne mère ; mais il restait inexorable, et avec un geste menaçant il dit à Eustache : ‘# Quitte mon bord avec tes fils, mais ta femme reste avec moi. ” Aussitôt la malheureuse Théophyta, les cheveux épars, se précipita auprès de son époux, l'embrassa de ses bras, et se cramponnant à lui comme à la dernière planche de salut : “ O Eustache, s'écria-t-elle, je ne te quitte point... Sauve-moi.. O Dieu, ayez pitié de nous ! ” Le général tira son épée, enlaça sa femme de son bras gauche, et brandissant son glaive de la main droite :* Tu n’as pas affaire à un lâche, téméraire pirate ! arrêle, mon épée va défendre ma femme et mes enfants et faire justice d'un forban et de son équipage. ” Plusieurs matelots s’élaient glissés derrière le général, et à un signe de leur maître ils le saisissent par derrière, le terrassent avec violence et le désarment. Le maître se saisit de Théophyta, la détache brutalement de son mari, qu’elle tenait fortement embrassé ; et cette malheureuse femme, comme un bean lis abattu par l'orage, se laisse entraîner ; son cou semble brisé, et tout son corps, comme privé de vie, serait tombé lourdement sur les planches si le barbare ne l’eût soutenu. Les deux enfants, en voyant leur père terrassé par une troupe de matelots et croyant que leur mère était morte, poussaient des cris si lamentables que les tigres de ce désert en eussent été touchés. Mais cette horde barbaresque n'avait jamais connu la pitié, et, sur l'ordre du maître, les matelots impitoyables trainèrent au rivage le malheureux père, lui portèrent ses deux fils, et, virant de bord, continuèrent gaiement leur voyage. | he. cet homme vertueux et sans défiance, avait été frappé comme d’un coup de foudre de cette odieuse trame, et il resta pétrifié sur je rivage, enten-

dant à peine les plaintes de ses fils, qui pressaient ses ‘

Co} & EUSTACHE À

enoux en sanglotant. Un mouvement convulsif lui Ltendre les bras vers la mer ; il fixa ses yeux hagards et immobile sur le vaisseau qui sillounait légèreinent les ondes rougies par le soleil couchant, ille vit s’éluigner avec rapidité, quis disparaître dans la brume grisâtre du soir.

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